L’obscurité de Philippe Jaccottet : « rien n’est vrai, rien n’est , hormis le mal de le savoir »

Peu de récits m’ont autant bouleversé que « L’obscurité » écrit vers 1961 par Philippe Jaccottet, qui est des plus grands poètes contemporains de langue française:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/tag/philippe-jaccottet/

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Philippe_Jaccottet

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/L%27Obscurité

Rentré d’un séjour à l’étranger , celui qui se nomme « le narrateur » retrouvé celui qu’il appelle « le Maître », qui a quitté maison, femme et enfant pour s’en aller « vivre », ou plutôt finir son existence dans un petit studio de banlieue, victime d’une chute dans le désespoir d’une incroyable brutalité.

Évolution nihiliste synthétisée par une phrase du Maître lors de leurs retrouvailles :

« Rien n’est vrai, rien n’est hormis le mal de le savoir »

Or Brunschvicg dans « Le Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale «  termine sur un constat un peu semblable ( dans la forme ) que j’ai déjà cité ici car c’est à mon avis le sommet de toute l’oeuvre :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t2/progres_conscience_t2.html

« Il faudra donc conclure qu’en dehors de la présence de l’unité dans une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non point parce qu’on a été incapable de rien trouver, mais parce qu’il n’y avait rien en effet à chercher« 

Cette conclusion s’impose après tout le travail philosophique, constitué pour une grande part par un survol de la pensée occidentale depuis la Grèce, du livre et par les analyses de la conscience réflexive à la fin , il faut donc se méfier de ce semblant d’évidence : si l’Un , la « présence d’unité » doit être vraiment un, il ne se peut qu’il y ait des « choses » extérieures à lui , car sinon nous n’aurions plus affaire à l’un mais au deux : l’un , et les choses qui sont « hormis », «  en dehors de la présence de l’unité »: mais qu’est ce que la présence de l’unité dans une conscience ? selon le point de vue naturel et commun, les perceptions des choses sont des choses dans la conscience, alors que les objets des perceptions sont des choses dans le monde, des étants. Le choix a été fait ici de considérer que l’être est multiplicité radicale : ce qui est ce sont des multiples, multiples de multiples, etc.. Ces options sont grandement influencées par les positions de Badiou dans « L’être et l’évènement ». Badiou s’y déclare fidèle aux conclusions du « Parménide » de Platon, notamment celle ci : l’Un n’est pas , mais il va plus loin et se croit autorisé par cette thèse platonicienne à « mettre à bas «  l’Un, le jeter hors de son trône qui lui a été octroyé par « les religions » qui l’ont purement et simplement identifié à Dieu . Seulement ceci n’est vrai que de l’Un Transcendant , or l’Un est radicalement immanent à la conscience humaine. Cela signifie que l’Un n’est pas un étant dans le monde (l’Un n’est pas, là dessus je suis d’accord) mais qu’il consiste en la « présence d’unité » dans la conscience, dans une conscience, n’importe laquelle car il s’agit là du plus haut achèvement de ce que Brunschvicg appelle « Progrès de la conscience «  ou « immanence radicale » , dont il dit aussi, en l’identifiant à l’éternité ( que j’apelle Ici « internité » pour la distinguer de la perpétuité , qui en est la fausse image , inspirée par la lumière obscure, les « ténèbres visibles » du monde:

« il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous, n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ? « 

Mais Brunschvicg dit aussi , immédiatement à la suite de sa fameuse conclusion : «  en dehors de la présence d’unité dans une conscience il n’y a rien »

« Conclusion négative, pour une théologie de la participation à l’être selon l’absolu imaginaire de la synthèse ; conclusion positive pour une philosophie de la participation à l’un selon le progrès continu de l’analyse, et qui ne prendrait une apparence d’incomplétude et de déception que si l’on n’était point parvenu à faire un strict départ entre les exigences de l’une et de l’autre conception.« 

Et cette précision éclaire, voir illumine le tout .
Et notamment, je le pense et j’en suis persuadé , la tragique chute du Maître dans le récit de Jaccottet :

« Lorsqu’on rêve encore d’une philosophie transcendante à la vérité de la science, d’une religion transcendante à la vérité de la philosophie, il est inévitable que l’on continue à laisser s’interférer le langage de ces deux conceptions ; et c’est à ce phénomène d’interférence qu’est dû l’aspect dramatique et tourmenté des vingt-cinq siècles dont nous avons essayé d’esquisser l’évolution intérieure. Au moment où était attendue la plus grande lumière, à la cime de la spiritualité, le maximum d’obscurité s’est produit : nuit mystique, inconscient, néant. Ainsi, comme dit quelque part Amiel, « les contradictions se vengent. »« 

Au moment où était attendue la plus grande lumière, c’est le maximum d’obscurité qui se produit : ceci , qui livre le secret de la défaite du Maître dans le récit de Jaccottet , n’a t’il pas des accents christiques, et ne livre t’il pas du même coup la signification secrète, « ésotérique » du mythe de la crucifixion dans l’évangile , qui ne serait donc pas une simple invention de l’Eglise pour attirer les fidèles, mais une préfiguration de ce qui arrive maintenant ( avec, je le reconnais, la difficulté d’admettre que des êtres qui vivaient il y a 2000 ans ont pu « prévoir » nos modernes tourments; mais ne s’agit il pas là d’une dimension éternelle, ou plutôt atemporelle, de la condition humaine ?)

Donc l’être le plus haut, à la fois Dieu et homme, est aussi celui qui descend (volontairement en en toute conscience) le plus bas : la plus grande lumière, « lumière du monde » cède la place à la plus grande obscurité .

« Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre.

27:46 Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte: Éli, Éli, lama sabachthani? c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?« 

Mais quittons ce qui est pure spéculation de ma part

Ce qu’il y a de certain en revanche, c’est que Brunschvicg a terminé son livre par ces lignes, qui sonnent comme un avertissement pour nous qui vivons 90 ans plus tard et qui sommes confrontés à ce que de plus en plus d’hommes politiques, journalistes, scientifiques nomment « perspective de la fin du monde » :

« Ainsi, comme dit quelque part Amiel, « les contradictions se vengent. » (B. III, 397.) Ou l’homo sapiens aura l’énergie de les surmonter, ou il subira le châtiment de sa faiblesse. Pour faire face aux dangers qui, aujourd’hui autant que jamais, le menacent dans son avenir terrestre, pour ne pas avoir à recommencer son histoire, il faut donc qu’il en médite sérieusement le cours, qu’il sache transporter dans le domaine de la vie morale et de la vie religieuse cette sensibilité au vrai, défiante et délicate, qui s’est développée en lui par le progrès de la science, et qui est le résultat le plus précieux et le plus rare de la civilisation occidentale. La vérité délivre, à la condition seulement qu’elle soit véritable.« 

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