« Le Temps est mort et nous allons à son convoi »

Le « club des haschichins » de Théophile Gautier est un des récits qui m’a le plus ensorcelé:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Romans_et_Contes_de_Théophile_Gautier/Le_Club_des_Haschischins

«NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES

En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec une cordialité mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.

Ils disaient :

« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

— Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à cet événement ; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze heures ?…

— Jamais… cria d’une voix tonnante Daucus-Carota en me jetant son nez à la figure et en se montrant à moi sous son véritable aspect… Jamais… il sera toujours neuf heures un quart… L’aiguille restera sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de venir regarder l’aiguille immobile et de retourner t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes talons. »

Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible.

Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait d’épouvantables grimaces.

L’aiguille ne bougeait pas.

« Misérable ! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage.

— Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire… mais les soleils tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un millionième de millimètre.

— Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose tourne au spleen, dit le voyant, faisons un peu de musique. La harpe de David sera remplacée cette fois par un piano d’Érard. »

Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif et d’un caractère gai…

Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des gémissements inarticulés ; enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.

Le charme était rompu.

« Alléluia ! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et joyeuses ; va voir la pendule maintenant ! »

 

Le livre « La renaissance du temps «  commence d’ailleurs par une première partie « I Le poids : la mort du temps »

 

Lee Smolin aurait il lu Théophile Gautier ?

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