Quand les fous commencent à diriger l’hôpital…

Imaginez un scénario de film d’horreur  à grand spectacle comme on les aime tant de nos jours : dans un asile psychiatrique, c’est un fou (mot à ne pas prononcer si l’on veut faire carrière) , un malade traité dans l’institution, qui prend place dans le fauteuil du directeur, dans son bureau, et se met à diriger l’hopital, aidé par des collaborateurs choisis parmi les malades : les malades deviennent les soignants ou les cadres administratifs, les soignants deviennent les malades .

 

Or ce scénario a réellement été celui d’un film, un film muet,  un chef d’oeuvre du cinéma expressionniste allemand, un film très beau, très inquiétant et très étrange (on peut le voir sur YouTube, je donnerai le lien dans l’article après celui ci ): « Le cabinet du docteur Caligari «  de Robert Wiene en 1920 :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Cabinet_du_docteur_Caligari

L’histoire est ambiguë, car il s’agit du délire d’un fou raconté par un fou, Francis, on ne s’en rend compte qu’à la fin, quand Francis rentre dans son asile où il retrouve les personnages du film, qui sont des malades comme lui, et le directeur de l’asile, Caligari , qu’ il s’est imaginé comme le meneur de jeu démoniaque des meurtres ..

« Francis achève le récit de son aventure. Il quitte le parc pour pénétrer dans la salle principale de l’asile psychiatrique, qui est remplie de malades mentaux. Il y croise Cesare, et Jane qui tient des propos incohérents… Derrière lui, un homme descend les escaliers. Il s’agit du directeur de l’asile, qui a les traits de Caligari. Francis l’aperçoit et, pris de démence, tente de l’empoigner. Mais il est immédiatement maîtrisé par des infirmiers et conduit dans une cellule d’isolement. Le directeur l’examine et s’exclame : « J’ai enfin compris sa démence, il me prend pour le mystique Caligari ! Je connais maintenant le moyen de le guérir ! ».

Mais où est la réalité « véritable «  ? Toute cette aventure est elle réellement le délire d’un fou, ou bien Caligari est il un meurtrier démoniaque de la stature d’un « Mabuse » qui utilise sa position  pour provoquer d’atroces assassinats ?

Fritz Lang , le réalisateur des Mabuse, a été pressenti pour réaliser le film en 1920 et voici ce qu’il disait :

« Fritz Lang, qui avait été pressenti pour mettre en scène le film, mais qui avait refusé car il tournait au même moment Les Araignées, disait à propos de Caligari : « Erich Pommer m’avait désigné à l’origine comme metteur en scène pour ce film. À ce moment il était question de tourner Caligari, disons en style expressionniste. Je crois que ma seule contribution à ce film fut de dire : Mes enfants, vous ne pouvez pas le faire comme ça, vous allez trop loin. L’expressionnisme au point que vous le voulez, ce n’est pas possible. Ça effraiera trop le public. C’est alors que j’ai proposé l’action à tiroirs. On a accepté cela et on a fait se dérouler le début dans un asile d’aliénés. Si j’avais mis le film en scène, j’aurais simplement traité le prologue et l’épilogue de manière tout à fait réaliste, pour exprimer qu’il s’agit là de la réalité, alors que la partie centrale décrit un rêve, la vision d’un fou. D’ailleurs, c’est un thème qui m’a toujours beaucoup intéressé et qu’on retrouve aussi dans Mabuse ».

Dans le film de Robert Wiene, et c’est d’ailleurs ce qui provoque son « inquiétante étrangeté «  , tout est mélangé, dans les décors « expressionnistes », on n’arrive que difficilement à démêler le rêve de la réalité , le vrai du faux, et Fritz Lang se proposait donc une sorte de « rationalisation » du film, où tout doute sur la réalité aurait été impossible : Caligari est bien un psychiatre « responsable », ce n’est que dans l’esprit malade et torturé de Francis qu’il peut apparaître comme un chef de bande démoniaque.

Mais dans « Le testament du Dr Mabuse » , tourné en 1932, aux débuts du parlant , il n’y a plus aucune ambiguïté : le directeur fasciné par le démoniaque Mabuse prend la place  , dans son lit même, du malade qui vient de mourir, et l’on comprend que le film annonce clairement l’arrivée au pouvoir des véritables démons, qui eut lieu en Allemagne peu après. D’ailleurs Goebbels avait convoqué Fritz Lang pour lui offrir de collaborer et de ne pas quitter l’Allemagne et comme le cinéaste lui objectait qu’il était juif, le ministre de la propagande lui répondit «  c’est nous qui décidons qui est juif et qui ne l’est pas ».

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Testament_du_docteur_Mabuse

Voir absolument la vidéo terrifiante tirée du film ici , où est annoncé le thème de « l’Empire du crime »  , dont l’arrivée est préparée par un état de chaos et d’anarchie où le « principe de Raison » est mis à bas :

https://www.actualitte.com/video/le-testament-du-docteur-mabuse-d-apres-les-romans-de-norbert-jacques/68970

 

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/28/fritz-lang-dr-mabuse-les-deux-films-du-cinema-parlant-en-1933-et-1960/

Donc à  partir de 1933 on n’est plus dans un film , et d’ailleurs Herrmann Raushning , qui avait bien connu Hitler, écrivait un livre au titre prémonitoire «  Le Temps du délire »

Mais en 1945 , c’est ce qui s’est réellement passé dans la philosophie française: la tendance idéaliste qui  gouvernait la philosophie sous la 3ème République ( et en fait depuis Descartes et Malebranche ) a été remplacée par le délire moderne, Brunschvicg est mort en janvier 1944 et Sartre ( qui avait déjà écrit L’etre et le néant en 1943 environ ) est arrivé avec Beauvoir. Plus tard ce sont les marxistes et les déconstructeurs, puis les « nouveaux philosophes » en 1976, plus on est de fous, plus on pleure. Les conséquences sur la société ne se font pas attendre, ce sont les yé  yé  en 1960, puis 1968…

Mais qu’est ce que l’idéalisme ? Brunschvicg distingue vrai et faux idéalisme :

 

« Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible.

Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel“. »

 

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/la-philosophie-veritable-est-la-philosophie-mathematique-ou-science-internelle-science-des-idees/

 

Pour le primitif comme pour l’enfant, la vérité est dans les choses ; pour la conception véritablement idéaliste, elle est dans l’esprit : voilà ce qu’est l’idéalisme, qui consiste à rompre avec l’attitude mentale du sauvage. L’idéalisme, c’est la civilisation. Brunschvicg dit quelque chose de très important dans «Raison et religion « , justement au chapitre « Monde imaginaire ou monde véritable »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/brunschvicg_raison_et_religion.doc#c2

« La révolution a donc été totale dans l’ordre religieux comme dans l’ordre profane. Ce n’est pas une solution nouvelle du problème que Descartes apporte, c’est une autre manière d’en définir les termes.« 

« Le renversement de perspective qu’entraîne avec soi l’avènement de la physique moderne s’exprime d’un mot : la nature conduisait à la surnature ; elle conduit désormais à l’esprit »

 

c’est à dire que la révolution philosophico – scientifique du 17 eme siècle est d’abord une rénovation religieuse totale, un renversement de perspective, qui est justement la révolution idéaliste, annulée en philosophie trois siècles plus tard, par les « révolutionnaires » de 1945 : c’est l’esprit qui prédomine à partir de Descartes.

« Un tel effort de spiritualisation ne peut manquer de retentir sur l’idée de la religion, qu’elle va spiritualiser à son tour » 

Ce renversement de perspective, c’est l’orientation de la onscience vers le monde véritable, pourvu d’une valeur de vérité, qui est le cadre de la physique, à la place du monde imaginaire de la perception : pourquoi le spectacle que nous percevons serait il le dernier mot de la réalité véritable ?

La langue de Brunschvicg est très belle, très claire, mais sa pensée est extrêmement subtile : la forme extrême, voire extrémiste, que je donne à l’opposition entre monde imaginaire et monde véritable de la physique mathématique pourra me faire considérer comme un fou : mais j’assume et je maintiens cette thèse, qui est au fond très proche de celle de Max Tegmark dans «Our mathematical   universe » : l’univers est une structure mathématique , et la science consiste à rechercher ce Saint Graal :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/03/23/la-these-de-max-tegmark-our-mathematical-universe-devient-si-clair-dans-le-cadre-de-louvert/

 

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2016/03/02/our-mathematical-universe-de-max-tegmark-un-platonisme-pythagorisme-extreme/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/08/17/scienceinternelle-our-mathematical-universe-de-max-tegmark-et-lidealisme-endosse-ici/

 

Suis je fou à lier ? Je ne pense pas..

 

attention, je ne dis pas que le monde n’est pas réel : exister, par définition, c’est se trouver dans l’espace temps, c’est donc pour un phénomène avoir une ligne d’Univers. Et si un philosophe m’invitait, pour prouver ma sincérité, à m’allonger sur une ligne du TGV, je refuserais. Pourquoi ? par réaction instinctive, vitale sans doute.

 

Mais il y a quelque chose au dessus du réel, c’est le monde véritable, c’est à dire ayant une valeur de vérité, valeur de l’effort de conquête de la compréhension.

le monde imaginaire de la perception n’a aucune valeur, il ne réclame aucun effort de réflexion intellectuelle : la perception est là pour conserver la vie, la prévenir des dangers qui la menacent- elle est de nature uniquement vitale

Et la seconde opposition, entre monde imaginaire et monde véritable, conduit à la troisième, entre Dieu humain trop humain et Dieu véritablement divin  :

»Ou n’est-ce pas la tâche qui apparaît héroïque et pieuse par excellence, de dépouiller le vieil homme, et, quoi qu’il en coûte à notre amour-propre, de déborder les limites mesquines de la chronologie mosaïque ou de l’horizon géocentrique pour substituer au Dieu du réalisme physique ou biologique le Dieu de l’intelligence et de la vérité ? »

Au total , le discours, l’attitude des fous, cela consiste en l’orientation de l’âme vers le monde imaginaire; être sain d’esprit, cela consiste à préférer le monde véritable au monde imaginaire.Le changement de paradigme au 17 eme siècle, cela signifie que les gens sains d’esprit ont pris le pouvoir en science et en philosophie

c’est cela la ligne de démarcation du carésianisme :

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

En 1945 , cette révolution idéaliste a été annulée par la victoire des fous en philosophie

 

 

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