« Barton Fink » de Joel et Ethan Coen (1991)

https://m.ok.ru/video/36884056646

Un pur chef d’oeuvre ; je dirais qu’il y a eu une sorte d’inflexion dans le cinéma des frères Coen, depuis « the  Big  Lebowski «  savoureux pastiche de « The  Big sleep «  tourné en 1946, cinquante ans auparavant, où Bogart en détective est remplacé par « The  dude «  et le général Sternwood par un « self made man » un peu escroc et mythomane  en fauteuil roulant qui porte le même nom que Le Dude : Lebowski. Mais je préfère les films du début de la période.

Barton Fink est un dramaturge qui a obtenu un certain succès à New York et à qui Hollywood offre  en 1941 un contrat de scénariste. Le personnage est inspiré de celui de Clifford Odets :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Clifford_Odets

»À partir de 1936, les succès qu’il obtient à Broadway attirent l’attention des producteurs d’Hollywood. Sa carrière de scénariste, bien payée, mais peu satisfaisante sur le plan artistique (il refuse souvent que son nom soit apposé sur des scénarios écrits et réécrits par des équipes d’écrivains), lui permet néanmoins de signer quelques scénarios marquants ». Oui, mais « en même temps » :

»En 1953, Odets fait l’objet d’une enquête initiée par Joseph McCarthy et se voit convoqué devant la Commission des activités antiaméricaines. Il renie alors ses liens avec le communisme et coopère en donnant des noms. Grâce à cela, il n’est pas porté sur la « liste noire ». » Comme disait Sartre, il est possible jusqu’à la fin de devenir un salaud : l’existence précède l’essence.

Barton Fink écrit des pièces « anti-conventionnelles «  dont le véritable héros est l’homme de la rue (« the commun man »), le prolétaire qui mène le combat du quotidien pour simplement survivre, à mille lieues du monde du monde du théâtre qui est le seul monde qu’il connaît .  Bref on a là le phénomène si connu et décrié de l’artiste à la sensibilité « de gauche » qui rêve d’engagement pour les masses qui semble t’il ne demandent que des hausses du niveau de vie, mais dont il essaye de montrer dans ses pièces qu’elles ont des aspirations plus élevées . Ce qui se cache derrière ce genre d’attitude est peut être  le « générique » et l’indiscernable, qu’Alain Badiou discerne en tout cas dans les théories du mathématicien Paul Cohen

Badiou (6) générique… (et pas « fin »!)

« On pourra s’étonner de cela puisque nous définissons la vérité comme fidélité à un événement et que, justement, la notion d’événement, étant non ontologique, tombe en dehors du mathématique (nous avons vu en effet que la théorie axiomatique des ensembles bannit l’auto-appartenance en quoi consiste le « mathème » de l’événement), néanmoins « [les mathématiques] doivent décider s’il est compatible avec l’ontologie que la vérité soit ». C’est là que Badiou va faire appel aux travaux du mathématicien Paul J. Cohen. Ces travaux s’inscrivent dans la discussion à propos de l’hypothèse du continu

La théorie du Sujet apparaît dans « L’être et l’évenement » à la méditation 35, au chapitre VIII : »Le forçage : vérité et sujet. Au delà de Lacan » ( forçage désigne le « forcing » de Cohen) :

« J’appelle Sujet toute configuration locale d’une procédure générique dont une vérité se soutient »

Un sujet n’est pas une substance, ni un point vide. Mais l’homme de la rue peut il être un sujet ? peut il accoucher d’une vérité ou d’une Révolution, faire en sorte qu’il y ait du nouveau sous le Soleil en faisant mentir la Bible ? Ici se situe toute l’équivoque de la gauche et du prolétariat, qui s’est soldée comme on sait par l’abandon de ce dernier en rase campagne et son remplacement par « le migrant » ,  mais comme celui ci  souffre de traits encore plus déplaisants pour les narines délicates de Saint Germain des prés (antisémitisme, attitude sexiste et harcèlement des femmes à cause des « trottoirs trop étroits »)…

Bref Barton Fink se dit « au service de l’homme de la rue ». Mais quand son nouvel employeur lui demande de pondre un scénario de « film de catch » , de gros balezes en maillot   sur un ring, il éprouve quelques difficultés face à la page blanche. Mais dans l’hotel où il réside, il a pour voisin de chambre un « homme de la rue » avec qui il sympathise tout de suite : Charlie Meadows, un agent d’assurances porté sur la bouteille. A qui il fait sa profession de foi, sur la « vie de l’esprit » qui est une souffrance sans nom, parce qu’elle doit plonger dans les profondeurs et en ramener quelque chose qui est de l’ordre d’une vérité ( dans le film, Barton parle de « sentiment », nous sommes en 1941 dans le monde du théâtre, pas en 1988  dans la philosophie de Badiou) Seulement  cet intéressant Charlie Meadows s’appelle en réalité Karl  Mundt, et il est un homme de la rue assez discernable, en tout cas par la police qui le traque, car c’est un tueur en série psychopathe, qui se permet d’éventrer la charmante Audrey  qui apportait au pauvre Barton un peu de réconfort . Mundt fait disparaître le cadavre , il a l’habitude et part pour quelques jours , laissant à Barton une boîte où il affirme que se trouvent « toutes ses affaires ».

Barton  retrouve l’inspiration grâce à cette boîte et à un exemplaire de la Bible qu’il trouve dans sa chambre d’hôtel, il parvient enfin à écrire son scénario  où le catch n’est qu’un symbole de l’homme « qui lutte avec son âme « . Il prend une douche et va fêter ça au dancing, au milieu des hommes de la rue, des militaires en uniforme, et tout cela se termine en bagarre générale, d’une façon rien moins que symbolique.

Mundt revient juste à temps  avec une dimension quasi-cosmique pour tuer les deux policiers qui se préparaient à arrêter l’innocent Barton en leur hurlant « Je vais vous montrer ce qu’est  la vie de l’esprit »  ( VIe de l’esprit qui est aussi un feu qui ne brûle pas, comme le Buisson ardent, puisque le couloir est en flammes  mais ne s’écroule pas) . Mundt est aussi l’inquiétant Golem qui met sa force au service de Barton en faisant sauter ses menottes, il le quitte en lui avouant que la boîte n’est pas à lui.

Barton va alors porter son travail, son scénario à la Capitol Pictures, mais n’obtient en réponse que des insultes et une incompréhension totale du sens de son œuvre : « un homme qui lutte avec son âme «  ça ne fait pas vendré tandis que deux gros balezes sur un ring symbolisant le Bien et le Mal ça remplit les salles obscures : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.  Fink reste sous contrat, il écrira des scénarios pour Capitol, qui n’en fera aucun film.

Il part sur la plage  avec la boîte et ne peut répondre que « je ne sais pas «  aux questions d’une accorte jeune fille, qui se met alors à regarder ailleurs, exactement comme sur la gravure dans la chambre d’hotel.

La vie de l’esprit n’est pas un long fleuve tranquille mais une souffrance qui brûle et détruit , une guerre dont la guerre extérieure, qui commençait pour l’Amérique en 1941, n’est qu’un symbole . Quant à la boîte dont le contenu n’est jamais révélé  , et qui n’appartient à aucun individu , est ce l’Inconscient ? «  ce dont on ne peut parler, il faut le taire » . Pour ce qui est du créateur, frère du fou et du criminel, il doit interpréter (transformer en vérité) le songe que lui propose le plan vital, sinon il sera mis en pièces….. ou sous contrat.

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