Les apparences sensibles de la mort

Si l’affaire Vincent Lambert révèle quelque chose, c’est la peur panique de la mort chez la plupart de nos contemporains et comment pourrait il en être autrement ? on a peur de ce qu’on ne comprend pas, et sur la mort, ce « peu profond ruisseau calomnié » , on a raconté depuis très longtemps tout un tas de calembredaines, surtout les « partisans » de la « survie de l’âme personnelle »  et autres mythes, ou plutôt fables religieuses. Par contre si l’on pense que la mort est disparition totale, saisissement par le Néant, alors il n’y a rien à en dire. Mais pourquoi ce qui n’est rien provoque  t’il une telle épouvante ?

Je me souviens d’un ancien exemplaire de la revue «  Question de », où un ecclésiastique révélait le pot aux roses :  c’est là l’unique origine des croyances religieuses, cet anéantissement de la personne, qui fait si peur,et qui motive un refus de la mort qui se réfugie dans les croyances à « l’immortalité de l’âme » qui ont régné pendant longtemps. Mais qu’est ce que l’âme ?

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

« …ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l’homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l’intelligence et l’amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l’atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l’image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même….«  (Léon Brunschvicg)

c’est à dire que « l’âme immortelle » est considérée comme une substance à l’image de la matière : il s’agit d’idolatrie, où ce qui est spirituel est dégradé à l’image du plan vital.

»L’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique » dont parle Brunschvicg, c’est la tension vers la compréhension de la mort et du monde véritable,  vers l’attitude idéaliste, c’est à dire non plus de la vie à l’image de la matière, mais de la vie de l’esprit. Ce qui forme la trame de la fin de son livre de 1901 « Introduction à la vie de l’esprit « :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

« elle ( cette compréhension de ce qu’est le monde véritable) fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme »

c’est à dire que la disparition ( de l’être  qui  décède) est un  phénomènesensible, une apparence qui cède à la réflexion intellectuelle de l’homme occidental selon Brunschvicg, héritier de la mutation philosophico-scientifique du 17 eme siècle, et non plus de l’idolâtrie des religions » d’origine et de caractère asiatique «  qui ont régné en Europe avant la ligne de partage des temps au 17ème siècle :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/about/

« « L’homme occidental, l’homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l’Occident n’a jamais produit, d’ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l’humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale.« 

« Les « valeurs méditerranéennes », celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d’origine et de caractère asiatique…«  

les termes «  occidental » ,  « Europe », « asiatique « n’ont pas ici de sens géographique ou racial . Les nazis aussi se proposaient de stopper l’irruption des « masses asiatiques » venue de Russie, mais dans une vision racialiste: l’européen , pour eux, c’était l’homme germanique, « aryo-nordique » , l’asiatique c’était le juif. Rien de cela chez Brunschvicg : l’Asie réfère simplement à l’ancien monde, celui d’avant la mutation scientifique et philosophique idéaliste au 17ème siècle; l’Occident c’est ce qui vient après la ligne de démarcation du 17 eme siecle, le « nouveau monde » de Descartes

http://www.entretemps.asso.fr/Nicolas/TextesNic/Descartes.html

https://www.pourlascience.fr/sd/histoire-sciences/les-8220raisons8220dun-nouveau-monde-3342.php

http://classiques.uqac.ca/classiques/Descartes/extraits/le_monde/le_monde.doc

« Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires, Les philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d’aller jusques au bout, entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans ; et après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide.« 

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

Ce qui distingue l’idéalisme philosophique, qui appartient au nouveau monde,  du « wishful thinking » (c’est à dire de la non-pensée) »religieux », qui appartient à l’ancien monde, c’est justement l’effort d’intelligibilité ; « pas de monde intelligible sans un effort humain pour comprendre ».

»il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. » 

c’est à dire que la compréhension de ce qu’est vraiment le phénomène , l’apparence, de la disparition, est comparable à « l’intelligence du Soleil astronomique » par le savant, celui qui connaît la mécanique céleste de Kepler et Copernic ( qui était évêque) . Mais cette connaissance n’empêche pas le sàvant de voir, comme les autres hommes, les apparences du Soleil sensible , de même que la compréhension de ce qu’est l’apparence sensible de la mort n’empêche pas l’individu de mourir. Ici le texte parle du « sentiment de notre éternité intime » , faisant allusion au propos de Spinoza : » nous sentons que nous sommes en quelque sorte éternels »

cette « éternité » n’est rien d’autre que l’immanence radicale :

»il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous,n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ? «  

Il n’est pas question de « culbuter la mort » , mais de comprendre son caractère imaginaire , comme est imaginaire le plan vital  notamment le sexe et la génération  : cela n’empêche pas l’individu de mourir, parce que l’individu, né de la génération , est lui même imaginaire . Quelle est cette compréhension qui est plus qu’un simple sentiment ? Elle est celle de l’identité de l’esprit individuel et de l’ esprit universel, ce qui est à mon avis le thème principal de José Dupré  , par exemple dans « Vie de l’esprit et religions »; il s’agit d’une compréhension plus qu’intellectuelle et si elle est effective, elle mène à la réalisation d’un sage comme le « libéré vivant » Ramana Maharshi , qui à ce que j’en sais n’était pas diplômé de physique , ce qui est bien la preuve que l’on peut atteindre à la Connaissance (jnana) sans passer par la science occidentale : la Connaissance, c’est la compréhension de ce que le monde sensible est Maya, illusion. Seul est vraiment le Soi, l’esprit, Purusha dans le Samkhya , tandis que la Nature, Prakriti , est comparée à une danseuse qui s’arrête de danser une fois la compréhension (jnana) obtenue . C’est l’état Suprême de « kaivalyam » («  isolement «  , disparition des apparences imaginaires du monde sènsible)

La compréhension- Connaissance  , c’est comprendre que le plan vital, dont les deux portes d’entrée sont la naissance et la mort, est imaginaire, illusoire.

Ce que nous vivons actuellement en France est absolument démoniaque. Maintenant que hier soir la cour d’appel de Paris a ordonné la re hydratation de Vincent Lambert et qu’on recommence à le nourrir, ceux qui voulaient le tuer, oups pardon demandaient qu’on le laisse partir dans la dignité , se lâchent : le neveu de Vincent parle de « barbarie » à propos du comportement des parents. Mais Vincent Lambert est dans le coma et ne peut se rendre compte de rien. La barbarie ce serait de profiter de son état pour le torturer , ou le dégrader, mais les parents ne font rien de cela. Pourquoi cette haine, cette rage, simplement parce qu’on va le nourrir, sur ordre de la justice, quelques temps encore. Vincent Lambert n’est aucunement en fin de vie , cesser de le nourrir ou de l’hydrater ce seraitle tuer. Or pourquoi doit on tout faire pour maintenir la vie d’un individu si la vie ne vaut rien ( théorème zéro ), si ce n’est qu’un pauvre comédien qui se pavane sur la scène une heure durant et qu’ensuite on n’entend plus ?

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/08/09/le-theoreme-zero-applique-a-la-nouvelle-naissance-dans-seconds-de-john-frankenheimer/

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/06/25/le-theoreme-zero-de-terry-gilliam-qohen-leth-cohen-qoheleth/

C’est que si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. Seul un vivant peut parvenir à l’illumination-Libération , à la compréhension profonde que le monde sensible  si réel est imaginaire et que la seule solution de salut est de parvenir à un monde de vérité , sans bondieuseries ni surnaturel  , « de surmonter dans l’Esprit ce à quoi nous ne survivrons pas dans la chair »

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/toute-foi-ou-obeissance-a-un-systeme-de-croyances-collectives-non-fonde-sur-la-raison-est-immorale-et-condamnable/

seul un être vivant peut accomplir « l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même «  

dont parle Brunschvicg, c’est à dire parvenir au savoir certain  que « La vie est bonne absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort » 

Mais dans le monde imaginaire, le vieux monde des croyances religieuses  ou le nouveau monde sous La férule du « matérialisme démocratique » , le «  c’est mon choix «  a remplacé le dogme religieux : si le choix de Vincent Lambert pendant sa vie  c’était  « pas d’acharnement thérapeutique «  alors c’est la solution qui doit être suivie , et les partisans de « laisser partir dans la dignité » sont persuadés que telle était sa volonté puisque son épouse l’assure.. Mais « seule la vérité nous rendra libres «  et, comme c’est la dernière ligne du « Progrès de la conscience «  « la vérité libère, à condition qu’elle soit véritable «   , à condition que la psyché soit devenue esprit  et  «  c’est seulement de ce calice du royaume des esprits que monte vers Lui l’écume de son infinité »

Advertisements
This entry was posted in Phénoménologie, Philosophie, Science-internelle. Bookmark the permalink.