Blanchot avalé par Mai 68

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article674

»« Nous avons tous conscience que nous approchons d’un mouvement extrême du temps, de ce que j’appellerais un changement de temps. » »

« En effet, 1968 s’approche. Et là, Blanchot se déchaîne en révolutionnaire absolu, communiste de façon radicale et originale puisqu’il veut fonder une « communauté anonyme », « inavouable » [1], un « communisme d’écriture » passant par l’aventure fiévreuse et cocasse d’un Comité Etudiants-Ecrivains (je revois Marguerite Duras, pythie locale, tirant de son sac, de temps en temps, des instructions manuscrites de Blanchot). Le lyrisme augmente : nous vivons un événement « prodigieux », « démesuré », « irrépressible », l’avènement d’une nouvelle ère où le fantoche de Gaulle va disparaître à jamais (ce qui n’est pas faux, mais pas dans le sens prévu, l’actuel président de la République le prouve). »

cette haine contre De Gaulle n’est elle pas un résidu de 1944 ?

«La belle frénésie nihiliste se donne libre cours : « Plus de livre, plus jamais de livre, aussi longtemps que nous serons en rapport avec l’ébranlement de la rupture », parce qu’« un livre, même ouvert, tend à la clôture, forme raffinée de la répression », etc. On sait que le slogan « plus de livre » a été, depuis, massivement repris en sens contraire par l’industrie du spectacle et la marchandisation à tout-va. Blanchot parle du « camarade Castro », mais ne semble pas s’apercevoir, par la suite, de l’existence de Soljenitsyne. Il n’est pas stalinien, bien sûr, il se met même à lire Marx, mais il se fait tard, et la Technique affirme son règne. Il est savoureux de voir l’auteur d’un grand livre sur Sade et Lautréamont s’enthousiasmant soudain pour Gagarine. Il pense que la fin de l’Histoire est proche, que « plus rien ne sera comme avant ».

« La Révolution est derrière nous, mais ce qui est devant nous, et qui sera terrible, n’a pas encore de nom. »

Inutile de dire que cette vision romantique va être cruellement démentie par les faits. Plus rien n’est comme avant, en effet, mais il n’est pas sûr qu’il faille s’en réjouir. Blanchot cite Levinas : « La technique est dangereuse, mais moins dangereuse que les génies du lieu. » On est étonné de retrouver ici la condamnation du « paganisme », vieux cliché typiquement religieux. Au passage, notons que Freud est le grand absent de cette vision apocalyptique. Blanchot va même jusqu’à écrire :

« Le système gaulliste est rentré dans la phase active de la psychose. »

On voit Lacan sourire dans son coin. Mieux :

« Aujourd’hui, ainsi que pendant la guerre de 1940 à 1944, le refus de collaborer avec toutes les institutions culturelles du pouvoir gaulliste doit s’imposer à tout écrivain, à tout artiste d’opposition comme la décision absolue. »

J’avoue que devant ce tribunal, réuni un jour rue Saint-Benoît, chez Duras, ma réaction silencieuse a pu me valoir l’accusation de modérantisme. Il est vrai que je croyais savoir qu’entre 1940 et 1944 c’était Pétain et non de Gaulle qui était au pouvoir.

Quand tout s’effondre, à quoi se raccrocher ? Dans un texte hallucinant, paru en 1993 dans « la Règle du jeu », Blanchot, peut-être alors en pleine psychose, donne sa réponse.

« L’Inquisition, dit-il, a détruit la religion catholique, en même temps qu’on tuait Giordano Bruno. La condamnation à mort de Rushdie pour son livre détruit la religion islamique. Reste la Bible, reste le judaïsme comme le respect d’autrui de par l’écriture même. »

(Ici, léger sourire consterné de Spinoza.) Blanchot continue par son appel rituel à « la mort », puis tout à coup :

« J’invite chez moi Rushdie (dans le Sud). J’invite chez moi le descendant ou successeur de Khomeini. Je serai entre vous deux, le Coran aussi. Venez. »

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