Une autre lecture de «  L’arrêt de mort » de Maurice Blanchot

https://www.cairn.info/revue-pardes-2009-1-page-97.htm

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15Deuxième reprise, retraduction de l’objet-source : le cas du récit de 1948, L’Arrêt de mort.L’argument du récit de Blanchot : pendant les journées les plus sombres de la crise de Munich, en octobre 1938 donc, le narrateur à deux reprises refuse de répondre aux appels du journal d’extrême droite où il travaille comme journaliste, tant il est requis par la mise à mort presque sacrificielle de J., son amie agonisante. Dans une deuxième partie, après la mort de J., le narrateur fait la connaissance de Nathalie, une étrangère, mais reste hanté, dévasté par la possibilité que Nathalie est peut-être J. revenue de la mort… Que peut-on donc dire de cette histoire de fantômes à teneur métaphysique ? Pour Foucault, c’est une reprise du mythe d’Orphée : Eurydice revenant de la mort [11][11]M. Foucault, « La Pensée du dehors », Critique, n° 229,…. Pour Derrida, c’est une reprise, sans qu’il le dise, de « l’Après-midi d’un faune » : les deux femmes complices, comme les nymphes de Mallarmé, aux dépens d’un mâle dévasté par leur pacte [12][12]J. Derrida, « Living On » in H. Bloom et al., Deconstruction…… Des lectures alléchantes, on en conviendra.

16Mais considérons… Juste avant sa mort, J. dit les paroles énigmatiques : « une rose par excellence » [13][13]M. Blanchot, L’Arrêt de mort (Paris : Gallimard, 1948), p. 43.. Le narrateur croit d’abord qu’il s’agit de fleurs qu’il avait apportées et « qui peut-être l’incommodaient ». Elles sont laissées dans le couloir. Bref, nous sommes dans l’orbite de ces « fleurs de Tarbes, » fleurs de rhétorique avec lesquelles, dans l’exemple de Paulhan, on ne devait pas entrer dans le jardin des lettres.

17Mais il y a plus. Le récit L’Arrêt de mort a paru en 1948 en même temps que le dernier roman de Blanchot, Le Très-Haut. Or Foucault a été le premier, je crois, à déceler dans le roman le rôle structurant du mythe d’Oreste, ce qui veut dire que la sœur du personnage de Sorge (ou Oreste) dans le roman, Louise, occuperait la place d’Électre [14][14]Foucault, op. cit., p. 536-537.. Or Louise est également le nom de la sœur de J. dans L’Arrêt de mort. Et dans les deux fictions, la mère de Louise, et donc de J., est évoquée avec dérision sous le sobriquet de « reine-mère ». Le lien entre les deux livres est donc particulièrement solide. Mais si J. est la sœur de Louise-Electre, elle ne peut être qu’Iphigénie, victime justement d’une mort sacrificielle. Un pas de plus : quand on se rappelle que l’armée grecque, au moment du sacrifice, était mobilisée mais paralysée, à la veille d’une très mauvaise guerre livrée pour défendre l’honneur d’une reine à la vertu douteuse, comment ne pas penser à l’armée française durant les négociations de Munich, au seuil d’une guerre destinée à défendre l’« honneur » de la Troisième République, dite « la Gueuse, » au moment précis de la mort « sacrificielle » de J. ?

18Pour résumer les choses, en octobre 1938, Blanchot sacrifie son engagement dans la mouvance « nationale-révolutionnaire » ou fasciste, tendance foncièrement antisémite, sous la figure d’Iphigénie. Telle serait ma lecture de L’Arrêt de mort ou Iphigénie 38[15][15]Voir J. Mehlman, « Iphigenia 38 : deconstruction, history and…. Quant aux raisons que Blanchot aurait eu de renoncer à un tel engagement politique, il ne faut pas oublier qu’il était fasciste par nationalisme alors que le véritable virtuose de l’idéologie fasciste en 1938 était l’Allemagne, l’ennemi national de la France, de sorte que maintenir cette idéologie aurait été finalement se mettre du côté des Allemands. C’est ce qui (et tel était son honneur) l’a amené à la sacrifier, dans la peur et le tremblement, sous la figure d’Iphigénie. Iphigénie 38, donc, ou l’adieu interminable au fascisme…«

Une lecture de ce texte fascinant qui ne me satisfait guère. L’engagement de Blanchot pour l’extrême droite antisémite dans les années 30, puis après guerre pour la gauche morale, n’a jamais été un problème pour moi, c’est juste une régression ridicule vis à vis du « silence propre à la littérature » dans lequel se situe, justement à la fin de « L’arrêt de mort » , sa vocation propre de retrait par rapport au monde , qui est le monde imaginaire dont je parle ici… et l’ascèse de silence et de retrait n’est justement pas la littérature, mais la physique mathématique  ; en finir avec « Words!words! words! »

« A ce moment elle s’assoupit vraiment , d’un sommeil presque calme, et je la regardais vivre et dormir, quand tout à coup elle dit avec une grande angoisse :

»Vite une rose par excellence ! »

 

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