L’origine philosophique du « dualisme évangélique »

Ces lignes de Brunschvicg sont dans l’article récent  sur Max Tegmark :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/06/07/les-trois-dualites-fondamentales-moi-vital-moi-spirituel-monde-imaginaire-monde-veritable-et-dieu-anthropomorphique-dieu-divin-mises-en-lumiere-par-max-tegmark/

mais j’insiste sur ce passage tellement son importance est cruciale:

« aussi bien, et l’on devra s’en laisser convaincre par les premiers chapitres de notre ouvrage, l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la Républiqueplatonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysiquearistotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycéeapporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός. Ce problème, s’il devait prendre dans le christianisme une forme de plus en plus aiguë, ne relève à son origine que de la seule philosophie. »

ces lignes sont extraites et forment la fin  de l’introduction au « Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

Il est d’ailleurs facile de voir que cette introduction tourne autour du problème de la dualité :

»La dualité, dans le platonisme, de la réflexion philosophique et de la tradition mythologique, fournit un point de départ naturel pour une étude qui consiste à suivre les vicissitudes de la conscience occidentale, et dont la portée est nécessairement subordonnée à l’objectivité de ce que nous appellerons (d’un mot qui nous servira souvent pour exprimer l’esprit de notre entreprise) la mise de l’histoire en perspective. »

Ce n’est rien d’autre que l’opposition entre les deux types de mentalité qui sont séparés par la ligne de démarcation des Temps du 17ème siècle cartésien :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/la-ligne-de-partage-des-temps/

c’est le « problème religieux « , qui s’il apparaît dans le christianisme, ne relève à l’origine que de la seule philosophie :

»l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la République platonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysiquearistotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycée apporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός. Ce problème, s’il devait prendre dans le christianisme une forme de plus en plus aiguë, ne relève à son origine que de la seule philosophie. »

Cette prise de conscience avait déjà chagriné l’Action française :

»Déjà il est paradoxal que nous ayons pu lire des lignes comme celles qui terminaient une note, d’ailleurs trop bienveillante, consacrée dans l’Action française, à l’Expérience humaine et la causalité physique : « Si Orion confesse qu’il n’a pas lu certains passages sans irritation, il ajoutera qu’il n’en a point découvert un seul qui fût sans intérêt. »

Simone Weil, qui avait été l’élève dé Brunschvicg, assimilait d’ailleurs Moise à Charles Maurras… ici le « récit juif » de la Genèse est mis au même niveau que le mythe démiurgique du Timée , rejeté du même côté de la ligne de partage des Temps : celui de la structure mentale du batracien, qui n’a pas déposé ses « bagages » de logoi :

» Il faudra se dire, en effet, que s’il arrive au philosophe de placer le récit juif de la Genèse sur le même plan de mentalité que le mythe démiurgique du Timée, ce n’est point par une vaine fantaisie d’assimiler le sacré au profane, c’est parce que l’analyse y retrouve effectivement un rythme analogue de pensée ; ou encore, si les saints, dans un exposé comme le nôtre, apparaissent dépouillés de leur auréole, ce n’est nullement que leur sainteté y soit mise en question, c’est que l’homogénéité de la matière historique est un postulat de méthode sans lequel l’historien abdiquerait la liberté du jugement.«

Le rétablissement de la vérité factuelle, historique, ne permet pas d’expliquer l’histoire effective :

»De là cette conséquence singulière : le rétablissement de la vérité historique ne fournit pas la clé qui permettrait d’interpréter la réalité de l’histoire effective, pas plus que la découverte des sources du Nil n’explique les mythes de l’ancienne Égypte sur les origines du fleuve sacré. Le rapport de ce que M. H. Maier appelle l’Évangile socratique à la personnalité de Socrate, ou de l’Écriture sainte à la personnalité de Jésus, n’est pas, pris en soi, ce qui a décidé du cours de la réflexion hellénique ou de la piété chrétienne. Supposez démontré, comme le veut M. Joël, que les Mémorablesde Xénophon soient une misérable rapsodie, dont les éléments sont empruntés à Antisthène et à Platon, ou que, suivant l’ordre adopté par M. Loisy dans sa traduction des livres du Nouveau Testament, les lettres de l’apôtre Paul précèdent la rédaction des Synoptiques, force n’en serait pas moins de se référer à l’erreur commune pour définir le phénomène historique du socratisme ou du christianisme »

Il y a là un phénomène analogue à celui de la réfraction de la lumière en optique :

» La réfraction qui ne cesse, à travers les siècles, de faire dévier les rayons de la pensée morale ou religieuse sera quelque chose d’aussi important à considérer, parfois de plus important, que leur direction originelle, et cela ne laisse pas de compliquer les données de notre problème. »

Le monde de l’histoire effective est affecté par ce qui ressemble à une illusion d’optique : le réel, c’est l’imaginaire, pas le véritable.

Ce problème religieux, qui est celui du dualisme, est l’étoffe dont est tissé le plus grand et le plus énigmatique poème de Mallarmé : »Prose pour des Esseintes «  (nom d’un personnage de Huysmans) :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/09/le-poeme-le-plus-hermetique-de-mallarme-prose-pour-des-esseintes/

Pourquoi le christianisme a t’il ce « statut spécial «  face aux deux autres récits : biblique et coranique ? parce qu’il est tout imprégné de ce que Joseé Dupré appelle « dualisme évangélique «  (la dualité entre terre et cieux, entre monde historique-réel-imaginaire et plan internel) alors que les deux autres récits sacrés se fondent sur un monisme « à priori »: or on ne peut unifier que ce qui a été distingué . Le non- dualisme (advaita) est supérieur au monisme, parce que ce dernier est incompatible avec la manifestation historique. C’est à mon avis le sens de l’un des vers les plus fascinants et les plus énigmatiques du poème de Mallarmé :

»D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas.
»

l’Un (le plan internel, l’Etendue Intelligible) n’est pas, il est  le dual de l’Etre

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/24/en-france-du-nouveau-franck-jedrzejewski-diagrammes-et-categories-these-et-introduction/

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/2012/09/12/pensee-selon-letre-et-selon-l-un-categories-topoi-ensembles/comment-page-1/

Il ne s’agit pas de deux substances, mais de deux types de pensée, selon l’un et selon l’être, séparées par la ligne de démarcation  : « que ce pays n’exista pas »

c’est par une illusion d’optique, analogue à la réfraction : « par le flot même qui s’écarte », que le christianisme semble séparé du judaïsme et de l’islam , mais il est de la famille.

La seule philosophie suffit, comme c’était le mot d’ordre des créateurs de la « Revue de métaphysique et de morale » en 1893 : Brunschvicg, Xavier Léon et Elie HaLevy , qui étaient tous juifs, par la naissance seulement.

Qu’est ce que cela signifie pratiquement  pour notre époque ? que pour lutter contre le fascisme vert, il n’est pas indiqué de recourir au christianisme, qui appartient à la même famille, encore moins au judaïsme ou au talmudisme qui imprègne la pensée de Lévinas qui fascine tellement Finkielkraut : il suffit de considérer la dualité entre platonisme et aristotélisme, réactualisée par Max Tegmark, de se positionner du bon côté de la frontière temporelle qui sépare idéalisme mathématique platonicien et brunschvicgien et réalisme « astro-biologique »   aristotélicien

»D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas

Par le flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas. »

»L’enfant  abdique son extase
Et docte déjà par chemins
Elle dit le mot: Anastase!
Né pour d’éternels parchemins
»

« La tâche de la réflexion philosophique est alors de prendre conscience du caractère réflexif que présente le progrès de la science moderne«  :  et ce progrès , qui n’est réel que s’il conduit à un « progrès de la conscience », est une Anastase.

»Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »  : parce qu’elle empêche le monde de parvenir à un Livre, et piétine  par avance  les « éternels parchemins », qui ne sont pas encore .

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