Le « problème religieux «  ( de la voie médiane, conciliation du monisme et du dualisme) et sa solution dans le poème de Mallarmé « Prose pour des Esseintes »

Je  reviens ici sur cet ancien article à propos de ce poème hermétique :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/09/le-poeme-le-plus-hermetique-de-mallarme-prose-pour-des-esseintes/

où se trouvent deux liens qui éclairent et aident à la comréhension de ce poème. Le premier lien s’intitule « Les vrais bosquets de la Prose pour des Esseintes » :

https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1963_num_15_1_2245

L’auteur de cette communication, Austin Gil, écrit que ce poème est caractéristique, ou plutôt exemplaire de l’hermétisme poétique que pratique Mallarmé . « Ce poème n’est pas encore dégagé de l’expérience vécue, de ses origines matérielles et personnelles ». Mallarmé répond à un souhait formulé par le personnage du roman  « À rebours » d’Huysmans, personnage nommé des Esseintes qui «  médite sur cet inquiétant problème : écrire un roman concentré en quelques phrases « . C’est ironiquement, suppose  Austin Gil, que Mallarmé accepte de répondre à ce souhait ,  jouant ainsi le rôle de « magicien byzantin » qui lui est attribué par Huysmans. Il se propose d’extraire pour des Esseintes «  un conte de l’un des grimoires, volumes de fer vêtus, des mages ». C’est là le sens de ce vers de la première strophe :

»aujourd’hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu: »

Le texte du poème est ici :

http://www.toutelapoesie.com/poemes/mallarme/prose_pour_des_esseintes.htm

La strophe 2 :

»Car j’installe, par la science,
L’hymne des coeurs spirituels
En l’oeuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels
. »

explicite le projet poétique de Mallarmé : préparer une terre pour les graines que sont les impressions extraites de sa vie même permettant de fixer la quintessence poétique d’une phase de son existence en train de s’achever, en abandonnant les parties grossières impossibles  à transférer, dans le poème, à des sujets autres : ces graines sont des créations poétiques et non de purs produits du hasard, comme sont les « parties grossières «  à laisser en arrière.

Le récit en quoi consiste le poème a pour sujet ce projet expliqué et résumé par la strophe 2 : préparer une terre, un jardin,  et la tentative de l’accomplir . La partie de ce récit commentée par Austin Gil commence par la promenade  et finit par le sourire entrevu sur le visage de la fille  de Mallarmé, Geneviève, qui est présentée dans le poème comma sa jeune sœur, elle s’étend de la strophe 3:

« Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
O soeur, y comparant les tiens. »

à la strophe 9 :

» Mais cette soeur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l’entendre
J’occupe mon antique soin. »

Mais s’agit il de la vraie Geneviève, âgée de 18 mois ? qui de plus n’est pas la sœur, mais la fille de Mallarmé ? Austin Gil montre que conformément à la poétique de transition qui est celle répondant au projet de Mallarmé à cette époque, il s’agit d’un cas de ces graines qui peuvent être transférées dans le poème à des sujets totalement différents : dans le drame solitaire de Mallarmé sa femme, ses amis ou d’autres personnes qui ont de l’importance pour lui peuvent jouer sans le savoir des rôles singuliers, extériorisant tel ou tel aspect de sa pensée. Ainsi Geneviève, la fille de Mallarmé , peut tout aussi bien représenter sa sœur en esprit, comme aussi l’impératrice byzantine Pulchérie ( nom que l’on trouve dans la dernière strophe :

»Avant  qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul. »)

ceci nous oriente vers l’interprétation spirituelle du poème : le débat, tranché par Pulchérie à Byzance, entre nestorianisme et eutychisme, dualisme des deux « natures »  de Jésus -Christ, et monisme, ou monophysisme, défendu par Eutyches :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Pulchérie

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Monophysisme

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Nestorianisme

Le poème trouve son point de départ dans une controverse, datant de 1866, après un séjour du poète sur la Côte d’Azur,  entre Mallarmé et son ami Cazalis

Mallarmé parle dans une lettre à son ami , en termes enthousiastes de son « voyage enchanté » et dit du ciel de la région de Nice : » que ce ciel terrestre est divin ! »

Or, tous les deux se rejoignaient en se félicitant de la distance qui sépare le réel de l’idéal, la terre du ciel, et ici Mallarmé semble renier cette position dualiste qu’ils partageaient tous deux .

Mais un autre passage de la même lettre est encore plus explicite et provoque une riposte de Cazalis, inaugurant ainsi un débat philosophique analogue au débat byzantin 15 siècles plus tôt :

»Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière, mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et l’âme .. » et Mallarmé parle de « la matière s’élançant dans le Rêve qu’elle sait n’être pas et proclamant, devant le Rien qui est la vérité , les glorieux mensonges de l’âme »

Cazalis répond de manière sarcastique  en s’installant dans la position bien connue du dualisme cartésien de la matière et de l’esprit  : «    Comment veux tu que la matière crée l’immatériel, la pensée  ?.. l’âme est une vérité «

ce qui provoque la réponse de Mallarmé :

« …quant à ta théorie philosophique , Geneviève en sourit.. je dirai qu’il n’y pas sur Terre deux esprits plus désunis que les nôtres «

Nos trouvons ici en germe, dans la vie réelle, le poème et ce « sourire de la sœur sensée et tendre «  de la strophe 9 :

»Mais cette soeur sensée et tendre
Ne porta son regard plus loin
Que sourire, et comme à l’entendre
J’occupe mon antique soin. «

Mais ce débat entre Cazalis et Mallarmé  n’est pas du tout futile et croise, en plus du débat religieux byzantin entre nestorianisme et monophysisme, plusieurs questions rencontrées ici :

– d’abord l’avertissement de Brunschvicg sur le « faux idéalisme »  dans « L’idéalisme contemporain »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/10/20/faux-idealisme-le-cas-dedwy-plenel-et-de-lislamogauchisme/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/la-philosophie-est-la-scienceinternelle-science-des-idees/

« Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible. Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel.. mais si l’idéal est la vérité, il est la vie même de l’esprit. L’idéal, c’est d’être géomètre, et de fournir d’une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d’ erreur; l’idéal c’est d’être juste, et de conformer son action à la pureté de l’amour rationnel qui enlève tout soupçon d’égoïsme et de partialité. Le géomètre et le juste n’ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu’ils ont compris ou qu’ils ont agi, et ils vivent leur idéal. Le philosophe n’est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal. La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle…« 

Un avertissement qui débouche non sur l’activisme, mais sur un appel à la véritable activité :

»C’est donc à une alternative que nous conduit l’étude de l’idéalisme contemporain :  Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l’être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l’imagination ou dans le mystère de l’au delà ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu’elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l’humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure qu’il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s’abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu’elle les lui donne

se détacher des « idées qui sont en nous » c’est préférer le monde imaginaire qui est le monde des apparences au monde véritable de la science véritable et choisir la consolation d’un idéal religieux chimérique  . Mais ici attention : les idées vivent, « se purifient et se développent » à condition d’être des idées véritables , modèles des Idées  intelligibles, « vues » en l’Etendue Intelligible , des mathèmes et non pas des chimères , que j’appelle ici  mythèmes ou dysthemes :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/09/19/nouvelle-terminologie-idees-mathemes-et-mythemes/

– Les formulations de Mallarmé  sur « le Néant qui est vérité «    rappellent celles du Maître qui sombre dans le désespoir dans « L’obscurité «  de Philippe Jacottet sur « la vérité qui est  qu’il n’y rien hormis le mal de la savoir »  :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/01/04/lobscurite-de-philippe-jaccottet-rien-nest-vrai-rien-nest-hormis-le-mal-de-le-savoir/

– enfin la stratégie de Badiou contre le nihilisme du « matérialisme démocratique » : ajouter en incise au « Il n’y a que des corps et des langages » : « sinon qu’il y a des vérités »

https://nicolasdecuse.wordpress.com/2015/04/16/liberte-et-determinisme/

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/tag/penrose/

ce qui revient à dépasser le dualisme par le trinitarisme, comme dans le christianisme complet avec les trois « étages «  : corps, âme, esprit.

Les deux premiers plans du poème sont donc le débat philosophique entre Mallarmé et Cazalis en 1866, et son analogue historique à Byzance 15 siècles plus tôt : le lien entre les deux est assuré par Geneviève  ,  la fille de Mallarmé , qui sourit à propos de la polémique en devenant, selon le jeu de la « poétique de transition », l’impératrice byzantine Pulchérie.

Mallarmé lui même s’inscrit dans la thèse dualiste des « deux natures «  , terrestre et céleste, mais en tout être humain: c’est là le sens du vers « Nous fûmes deux, je le maintiens » à la strophe  3:

»Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
O soeur, y comparant les tiens. »

Nous, c’est à dire chacun de nous, pas seulement Jésus Christ.

»Notre double inconscience «  à la strophe 4:

»L’ère d’autorité se trouble
Lorsque, sans nul motif, on dit
De ce midi que notre double
Inconscience approfondit »

fait référence à la dualité inconsciente de l’enfance.

Mais la position intime de  Mallarmé est strictement orthodoxe, comme celle de Pulchérie , se tenant à égale distance entre  dualisme trop radical du nestorianisme et monisme trop tranché de l’eutychianisme…

mis à part que les hérésies religieuses sont devenues 15 siècles plus tard des hérésies  esthétiques et artistiques : la première de ces hérésies est formulée dans les propositions négatives des strophes 4 et 5  et résume « ce que sans nul motif on dit «  : que ce pays ou ce climat, le pays où le climat « que nous approfondissons et dont l’existence antérieure, passée, est attestée par la variété et la beauté du paysage par «  les cent iris »   de nos jardins , en ce Midi qui est le Présent du monde entre deux Nuits, ce pays ou ce climat   « n’exista pas « :

»D’ouïr tout le ciel et la carte
Sans fin attestés sur mes pas
Par le flot même qui s’écarte,
Que ce pays n’exista pas. » ( strophe  12)

« Avant qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul. » ( strophe finale 14)

»Ne porte pas de nom que cite
L’or de la trompette d’Été. «  (strophe 5)

Austin Gil associé ce dernier vers de la strophe 5 à ceux de Vigny dans Eloa :

»et des fleurs qu’au ciel seul fit germer la nature,

des fleurs qu’on ne voit pas dans l’Été des humains »

On ne voit plus en été les mêmes fleurs qu’au printemps, celles qui s’épanouirent  « au ciel antérieur où fleurit la Beauté »

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Poésies_(Mallarmé,_1914,_8e_éd.)/Les_Fenêtres

« Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité —
À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ? »

Ne reconnaît on pas là « cet idéalisme incomplet «  dont parle Brunschvicg,  celui qui sépare l’idéal de la réalité (de l’ici bas)

« l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible. Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel.. »

le « ciel antérieur où fleurit la beauté « de Mallarmé est celui de la première hérésie artistique, non religieuse, mais analogue au nestorianisme du christianisme byzantin, le dualisme trop radical, qui dans le domaine philosophique porte en lui l’idéalisme incomplet, impuissant, qui aboutit au faux idéalisme  «  qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance « .

La « promenade «  qui forme le canevas du récit symbolique que constitue le poème est plutôt une promenade à travers les livres qu’à travers des jardins, Austin Gil l’expose  en interprétant le vers de la strophe 3 « nous promenions notre visage «  Ainsi Lefébure autre ami de Mallarmé, écrit il en 1865 que « sa femme se promenait à travers Shakespeare « ; cette interprétation éclaire la strophe 3 et les suivantes .

Page 95 Austin Gil retrouve la trace du « Voyage à Cythère » de Baudelaire et  de  »Ce rigo » de Victor Hugo  : le « pays dont l’été ne proclame pas le nom «  du poème de Mallarmé est dans la littérature (dans l’idéal ) Cythère mais dans la réalité (l’ici bas) Cérigo , « désert rocailleux troublé par des cris aigres «

« un voyage à Cythère «  de Baudelaire souligne le contraste entre la poétique et le réel :

»c’est Cythère, nous dit on, un pays fameux dans les chansons,

Eldorado banal pour tous les vieux garçons. Regardez, après tout, c’est une pauvre terre »

Austin Gil évoque ici une voix du christianisme vieilli  « exilé du ciel et de la terre »qui est celle du « nestorianisme de Baudelaire » : tel est l’aboutissement du dualisme trop radical  dans l’idéalisme incomplet ou faux , « plaçant le divin dans un ciel inaccessible »,  enfonçant l’humanité dans un ici bas tout autant chimérique que le ciel rêvé , « rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l’imagination ou dans le mystère de l’au delà« .

cette voix désespérée est aussi celle de Mallarmé dans « Les fenêtres «

« Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.«

mais « Prose pour des Esseintes «  trace une voie médiane entre dualisme trop radical et désenchanté et monisme trop tranchant.

150 ans plus tard, 50 ans après Mai 68, l’eldorado de tous les vieux garçons occidentaux est la Thaïlande des « concours de tee shirts mouillés ou de karaokés » et des « jeunes filles au beau sourire », pays aussi des « massage parlors «  et autres « blow job bars ». On a les rêves qu’on mérite. Telle est la voix du « christianisme décédé » , celle de Michel Houellebecq.

A cette voix désenchantée du nestorianisme baudelairien répond celle des strophes 6 et 7 de « Prose pour des Esseintes »:

« Oui, dans une île que l’air charge
De vue et non de visions
Toute fleur s’étalait plus large
Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para
D’un lucide contour, lacune,
Qui des jardins la sépara

et dans la strophe suivante 8 les Idées sont appelées « gloire du long désir » et le poète parle d’un « nouveau devoir » pour les fleurs « naturelles «   ,  devoir qui est un « lucide contour «  ( transparent à la lumière des Cieux «  ,  « une lacune qui des jardins la sépara » ( les fleurs « naturelles »  n’appartiennent plus à la nature)

« Gloire du long désir, Idées
Tout en moi s’exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir.
«

Cette voix est eutychienne, c’est celle de Goethe qui selon Émile Montégut représente un monisme qui vient équilibrer le dualisme trop radical :

» l’idéal est , non le contraire, mais l’épanouissement de la réalité , il sort de la réalité comme la fleur de la plante, pour la couronner »

Ctte île heureuse et claire que Mallarmé oppose à la Cythère de Baudelaire, c’est la Sicile, visitée par Goethe à 37 ans. Mais Goethe doit être selon Marie- Anne Cochet dépassé, parce qu’il est enfermé dans les images sensibles et poétiques, stade de l’enfance de l’humanité :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/marie-anne-cochet-ce-quest-la-conversion-veritable/

«S’il (Goethe) n’atteint pas l’intellection des rapports purifiés d’images, c’est qu’il est poète avant tout et que le poète ne peut s’évader du monde des images qui est le royaume de l’enfance humaine.

Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s’évadant de l’animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c’est un stade que toutes n’atteignent pas, et auquel l’art et la religion s’opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu’il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle.

Du physiologique au physique, de l’instinct à l’intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l’émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d’une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l’intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées.

Dans ce nouvel univers l’esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l’infini. »

Les rapports détachés du sensible dont parle Marie Anne Cochet, ce sont  les morphismes de la théorie des catégories qu’elle ne connaissait pas au moment où elle a écrit ces lignes en 1937,  puisque cette théorie a été inventée en 1945, juste avant sa mort.

Ce à quoi Goethe enfermé dans les images poétiques n’accède pas, ce sont les mathèmes de la Science internelle, modèles créés par l’esprit humain des Idées «  gloire du long désir ».

Ce qui est curieux, c’est qu’Austin Gil fait exactement le reproche inverse à Goethe : le Goethe scientifique, botaniste, oublie quelques jours après son expérience poétique spirituelle du jardin de Palerme qui lui évoque « l’ile des Phéaciens «  aussi doit il courir acheter un volume d’Homere  pour tenter de conserver l’enchantement. Mais rien n’y fait, il le constate désabusé :

»Mon beau projet était troublé : le jardin d’Alcinous avait disparu,  le jardin du monde s’était ouvert devant moi. Pourquoi sommes nous si distraits, nous autres modernes ? »

Verdict d’Austin Gil :

«  dans l’expérience de Goethe devant les fleurs, ce sont en fin de compte les idées scientifiques qui dominent. Ses rêves poétiques se sont évanouis devant les préoccupations du botaniste «

oui, mais cela n’est possible que parce que ce ne sont pas les idées, les mathèmes modèles des Idées intelligibles, parce que la botanique ignore la physique mathématique, les rapports détachés des sens . A propos de Goethe l’anthroposophie parle de « science goethéenne » en l’opposant à la théorie newtonienne de la lumière

https://journals.openedition.org/rgi/781

https://www.courrierinternational.com/article/2010/12/22/la-palette-coloree-de-goethe

http://www.profil-couleur.com/lc/009-couleur-opposants.php

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Traité_des_couleurs

Austin Gil oppose  à Goethe la strophe 8 de « Prose pour des Esseintes » :

« Gloire du long désir, Idées
Tout en moi s’exaltait de voir
La famille des iridées
Surgir à ce nouveau devoir. «
et y voit « le cœur et l’esprit triomphant ensemble dans ce transport des sens «  Cela rappelle la « pensée du cœur » chère à Rudolf Steiner. Mais à la page suivante 98, il associé la « gloire du long désir » à la XXX eme lettre d’Obermann, dans le fameux roman de Senancour , autre voix du désenchantement :

» Une jonquille était fleurie. C’est la plus forte expression du désir. .. le fantôme du monde idéal fut tout entier en moi : jamais je n’éprouvai quelque chose de plus grand, de plus instantané »

Commentaire page 98 d’Austin Gil : «  tourné vers l’avenir et non comme celui de Goethe vers un passé qui ne renaîtra pas, ce rêve vague et beau de Sen, exprimé parfaitement ce long désir »

Oui, mais avenir comme passé appartiennent au monde imaginaire, comme c’est la leçon de la Relativité , et l’acte spirituel d’unification se situe selon Marie Anne Cochet dans l’Eternel Présent de l’esprit . La science internelle n’est pas un rêve, de dimension vitale et poétique, et le « nouveau devoir » des iridées ne peut être que des faire émerger les idées véritables, modèles et mathèmes des Idées.

mais comment Malarmé a t’il résolu le « problème religieux »  de la conciliation du dualisme et du monisme ?  La page 100 parle d’un « idéalisme esthétique calqué sur le spiritualisme chrétien «  exprimé dans le sonnet « Paphos »

»ma faim qui d’aucuns  fruits ici ne se régale,

trouve en leur docte manque une saveur égale »

Mallarmé a retenu Chateaubriand : il sait que « la beauté n’est point un être existant hors de nous; les graces de la nature résident dans le cœur de l’homme ».

l’Hyperbole , premier mot de « Prose pour des Esseintes » est un symbole des symboles, qui « fera resplendire  dans la langue les divines impressions qui se sont amassées en nous depuis le premier âge «

Pour Mallarmé « le monde est fait, non pour aboutir à une science des choses, mais à un Livre, révélation de l’univers spirituel «

Mais qu’est ce que l’univers spirituel’ sinon l’Etendue Intelligible, « lieu » des Idées ? Une révélation de l’univers spirituel ne peut être que la vision des Idées grâce aux idées , modèles mathématiques des Idées en l’esprit humain et cette science des idées est la philosophie :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/la-philosophie-est-la-scienceinternelle-science-des-idees/

Le problème du dualisme et du monisme, appelé « problème religieux «  par Brunschvicg, trouve là sa solution complète :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

 

»De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός. Ce problème, s’il devait prendre dans le christianisme une forme de plus en plus aiguë, ne relève à son origine que de la seule philosophie. »

J’ai parlé un jour’ je ne sais plus où , de l’analogie du charme étrange de la poésie de Mallarmé avec les mathématiques . Le second lien qui est présenté dans l’article ancien sur le poème de Mallarmé va dans le même sens :

http://www.wikipoemes.com/poemes/essais-litteraire/mallarm-aux-frontires-de-la-posie647181820.php

« Extraordinaire « calcul symbolique », telle est bien en effet la double caractéristique de la poésie mallar-méenne : « symbolique » parce qu’elle va s’efforcer, comme celle de Baudelaire, d’aller par-delà l’apparence des réalités à la recherche de leur essence pour la restituer, « calcul » parce qu’elle va mener cette quête à travers toute une logique et même, pourrait-on dire, toute une mathématique, à la fois rigoureuse et « hasardeuse « du langage «

Un autre lien explique  presque mot à mot le poème :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Poésie_de_Stéphane_Mallarmé/Livre_III/III

Cet autre commentaire est certes différent, mais ne contredit pas complètement les conclusions d’Austin Gil :

»Rêves de sites ou de paradis non pour eux-mêmes, mais comme symbole d’un état humain, ici l’état poétique. La Prose est, dédié à des Esseintes, l’Art Poétique mallarméen. J’en prendrai les stances une à une. »

ce problème est crucial pour les recherches envisagées ici, il en est une sorte de résumé,  et j’y reviendrai certainement.

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