Vincente Minnelli : Le chevalier des sables ( the sandpiper) 1965 vf

A voir ici  :

https://www.zone-films.stream/3858-le-chevalier-des-sables.html

C’est un grand film qui sort de la suite des trois films que j’avais spécifiée hier : cet ancien article porte sur ce film :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/01/06/vincent-minnelli-le-chevalier-des-sables-the-sandpiper-1965-vostfr/

Mais il est faux de dire que « le thème en est la religion ». Le thème en est l’existence humaine.

Le discours rebelle  d’Elisabeth Taylor, au début, sur le « naturalisme » , qu’elle oppose aux conceptions mythologisantes à l’oeuvre dans toutes les autres religions ou attitudes, oublie simplement que le « bon sauvage » rousseauiste, en communion avec la Nature, censée être bonne et libératrice des conventions sociales artificielles, est un autre mythe, particulièrement malfaisant : 1965, en Californie, c’était l’époque de la vague hippie et de la drogue (le «népenthes » , comme oubli total , déjà présent dans   Homère et au milieu du film)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Nepenthes

l’époque de l’amour libre aussi sans ces conventions insupportablement bourgeoises du mariage. On a vu où cela pouvait mener en 1969, avec le meurtre de Sharon Tate par la bande de Charles Manson : pas à la liberté en tout cas. Cinquante ans plus tard, le discours « émancipateur «  a muté en accusation du masculin sous toutes ses formes, on peut d’ailleurs en reconnaître les prémisses dans certains propos de Laura Reynolds, la mère naturaliste et athée jouée par Elisabeth Taylor. «  Faites l’amour pas la guerre » est aujourd’hui un slogan fasciste, car il faut faire la guerre au patriarcat opresseur et tous les Harvey Weinstein ou jugés tels n’ont qu’à bien se tenir, sans présomption d’innocence, car impossible de se défendre contre un tweet accusatoire de #MeToo.

Non la nature n’est pas émancipatrice, seule la raison l’est …

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/25/jean-michel-le-lannou-un-temple-pur-leon-brunschvicg-lecteur-de-spinoza/

https://books.openedition.org/psorbonne/212?lang=fr

« La  raison seule doit être reconnue comme émancipatrice. Léon Brunschvicg l’affirme en s’opposant à la critique du rationalisme, à celle de l’universalité dénoncée comme abstraite, par les philosophies de la vie et le mouvement de « retour au concret » qui se développent en cette fin de xixe siècle1. Être libre, c’est être gouverné par la raison seule. Mais de quoi précisément émancipe-t-elle ? Que signifie raison seule ? Comment et par qui la puissance de la raison est-elle énoncée ? – Par Spinoza. »

Or quelqu’un qui est sous l’effet de l’alcool ou de n’importe quelle autre drogue, comme la dictature de l’attrait sexuel ou n’importe quel fanatisme religieux ou politique, n’est pas gouverné par la raison seule, ça se saurait.

A la même époque, en 1966, était réalisé en Californie aussi , le film « Seconds » de John Frankenheimer :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/05/21/john-frankenheimer-seconds-loperation-diabolique-1966/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/08/09/le-theoreme-zero-applique-a-la-nouvelle-naissance-dans-seconds-de-john-frankenheimer/

Une organisation secrète , sous couleur (humanitaire, déjà !) de soulager la détresse humaine devant l’existence soumise à la mort, propose à des hommes fortunés la « renaissance » ( rebirth) : vivre une seconde fois dans un corps plus beau, plus séduisant, libéré des servitudes et des responsabilités du mariage. Et c’est ainsi que le banquier Hamilton revit, après « l’opération diabolique », en Californie, sous les traits de Rock Hudson et portant le nom de Antiochus Tony Wilson :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/L%27Opération_diabolique

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Antiochus_(eunuque)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Antiochos_IV

»Antiochus est précepteur de l’empereur probablement jusqu’en 414, lorsque la sœur de Théodose, Pulchérie, prend le relais »

Or Pulchérie est justement l’inspiratrice du grand poème de Mallarmé « Prose pour des Esseintes «  qui exprime la doctrine religieuse de ce blog : conciliation du monisme de l’Un et du dualisme entre plan vital et plan spirituel ( c’est notre « et en même temps »):

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/06/12/le-probleme-religieux-de-la-voie-mediane-conciliation-du-monisme-et-du-dualisme-et-sa-solution-dans-le-poeme-de-mallarme-prose-pour-des-esseintes/

« Avant qu’un sépulcre ne rie
Sous aucun climat, son aïeul,
De porter ce nom: Pulchérie!
Caché par le trop grand glaïeul. » ( strophe finale 14)

Donc Hamilton le banquier vieillissant recommence sa vie dans le corps du séduisant peintre Antiochus Wilson ( tiens tiens! Elisabeth Taylor est aussi une artiste peintre naturaliste, belle  et libérée sexuellement qui vit sur une plage paradisiaque de Californie dans « Le chevalier des sables » de Minnelli ) et une espèce de cérémonie dionysiaque aide sa nouvelle compagne Nora , appointée par l’organisation, à faire tomber ses tabous chrétiens ridicules et paganophobes, l’empêchant de se baigner nu dans le vin en compagnie de couples nus enlacés, au son de chants bachiques, on se demande bien pourquoi). Seulement la « nouvelle naissance dont parle le Christ n’est pas une seconde vie libérée des complexes judéo- chrétiens, même si Tobie Nathan souligne que « Dionysos a finalement réussi à monter au ciel et à s’y asseoir à la droite de Zeus, sous le nom de Jésus-Christ »

Mais auparavant le banquier Hamilton sera convaincu par le chef de l’organisation joué par Will Geer  et signera le pacte faustien, quoique pas avec son sang , dans une scène remarquable :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/08/08/la-scene-centrale-de-seconds-1966-de-john-frankenheimer/

où Will Geer , véritable Méphistophélès, persuade ce nouveau Faust que l’amour pour sa femme et sa fille ne doivent pas l’arrêter : « there is nothing anymore «  , «  so This is What happens  to the  dreams of youth «  bref « le temps qui rafle tout le créé dans le Néant »

pourquoi est ce je trace un parallèle entre ces deux films ? parce que ni le naturalisme, ni le monothéisme, ni le paganisme dionysiaque du Nepenthes :

ne résolvent le « problème de la vie, dont la solution se remarque à la disparition de ce problème «  Ce problème c’est le temps qui achemine toute vie  à la mort ou plutôt la perception du temps qui fuit comme le sable  :

«

Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort….. 

 

…il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous,n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ? «  

Mais qu’est ce que le temps ? Seule la raison est émancipatrice en ce qu’elle nous permet de saisir sa racine intemporelle et de nous en libérer en renonçant à la mort :

»il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. Rien ici qui ne soit d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre penséenous comprenons l’univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne….

L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan«

la raison nous libère en nous donnant accès à cet « autre plan »

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/06/23/cochetbrunschvicg-scienceinternelle-la-relativite-du-temps/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/06/27/cochetbrunschvicg-scienceinternelle-le-dualisme-antagoniste-entre-raison-et-rationalite-objet-et-objectivite/

C’est nous qui créons le temps irréversible des horloges par « notre marche tangente à l’Esprit » selon Marie Anne Cochet

ou comme dit Karl Marx : «  nous devons mourir parce que nous ne sommes pas adéquats à l’universel »

La raison est ce qui nous donne accès à l’Esprit et à faire que notre marche titubante ne soit plus tangente à l’Esprit, nous libérant ainsi du temps et de la mort. Ce que ne fait pas le dionysisme :

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