Grothendieck en 1972 note l’existence « d’une profonde crise de la connaissance »

Relisons cette « causerie », plutôt que « conférence », qu’a donnée Alexander Grothendieck au CERN le 27/01/1972 :

https://sniadecki.wordpress.com/2012/05/20/grothendieck-recherche/

«Finalement, de par sa propre logique interne, par l’évolution de la méthode analytique, on est arrivé à un point où, je crois qu’indépendamment de la question de la crise écologique, il y a une crise de la connaissance. En ce sens je crois que, s’il n’y avait pas eu la crise écologique, d’ici dix ou vingt ans on se serait tous aperçu qu’il y a une profonde crise de la connaissance, même au sens de la connaissance scientifique. En ce sens qu’on arrive plus à intégrer en une image cohérente une vision du monde — puisque après tout c’est à cela que nous voulons arriver — , à une vision de la réalité qui nous permette d’interagir de façon favorable avec elle à partir de nos petites tranches de spécialités. C’est un deuxième aspect qui me semble être devenu néfaste.

Il y en a un troisième lié à celui-ci. C’est que les spécialités s’ordonnent spontanément les unes par rapport aux autres, d’après des critères objectifs de subordination des unes aux autres ; de telle façon que nous voyons apparaître une stratification de la société en commençant, disons par une stratification de la science, d’après des soi-disant critères objectifs de subordination des spécialités les unes aux autres. En ce sens, la science, dans sa pratique actuelle telle qu’elle s’est développée depuis trois cent ou quatre cent ans, me semble être le principal support idéologique de la stratification de la société avec toutes les aliénations que cela implique. Je crois que, en ce sens, la communauté scientifique est une sorte de microcosme qui reflète assez fidèlement les tendances à l’intérieur de la société globale. »

Ainsi, il y a presque 50 ans, Grothendieck diagnostiquait ce qui est en train d’arriver maintenant et même depuis les années 1980 : Une crise écologique, que je ne nie pas, ce que par contre je critique c’est notre réaction à cette crise qui s’effectue dans l’esprit du « vieux monde » ( qui n’est pas du tout l’ancien monde des escrocs macronistes, mais celui d’avant le début de l’âge de l’Absolu vers 1945 ), mais aussi et surtout une crise de la connaissance qui évoque selon moi la « crise de l’Esprit » notée par Paul Valéry au lendemain de la première guerre mondiale:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/La_Crise_de_l’esprit

ainsi que la « crise de la conscience européenne » vers 1680-1715, à l’époque de la fin de la vie de Nicolas Malebranche, analysée par Paul Hasard dans son livre portant le même titre :

http://classiques.uqac.ca/classiques/hazard_paul/crise_conscience_europe/crise_conscience.html

On ne peut pas ignorer non plus la « Crise des sciences européennes » vue par Husserl vers 1936, que l’on peut appeler véritablement une « crise de l’humanité européenne »:

http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/old2/file/husserl_depraz.pdf

Les derniers livre de Brunschvicg , notamment « Raison et religion «  en 1939, sont contemporains et accompagnent cette crise , dont un indice est la seconde guerre mondiale :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-raison-et-religion/

Le mot « crise » , « krisis » vient du verbe grec krinô κρίνω qui signifie juger. Le jugement est une discrimination, consistant à distinguer ce qui est essentiel de l’accessoire, « séparer le bon grain de l’ivraie »

c’est d’ailleurs ce que remarque Grothendieck :

»Quand on dit inhérent à la science, inhérent à quelle science ? Je pense que c’est inhérent à la science telle qu’elle est définie par la pratique des derniers siècles, telle qu’elle s’est développée depuis le début des sciences exactes. Je pense qu’elle est inhérente à la méthode même de ces sciences. Parmi les traits distinctifs de cette pratique scientifique, il y a un premier point qui est la séparation stricte de nos facultés rationnelles et des autres modes de connaissance. Donc une méfiance instinctive de tout ce qui est, disons émotivité, de tout ce qui est connaissance philosophique, religieuse, de tout ce qui est considération éthique, de tout ce qui est ressenti, sensoriel, direct. En ce sens nous avons plus confiance dans les indications d’une aiguille sur un cadran, qu’en ce que nous ressentons immédiatement, directement. »

Mais je suis persuadé que cette « crise » sépare ce qui est de l’ordre de l’Absolu du non-absolu, du vital contingent. Cette « crise de l’humanité européenne «  notée par Husserl dans les années 1930 , qui culmine avec l’entrée dans la seconde guerre mondiale, qui est d’origine européenne, pour la dernière fois dans l’Histoire, annonce donc l’entrée dans l’âge de l’Absolu en 1945 , avec l’émergence de la théorie des catégories, puis de celle des topoi dans les travaux de Grothendieck.

Bien entendu je me sépare ici du « monde de la vie » de Husserl ainsi que d’un certain aspect des propos de Grothendieck lui même en 1972.

This entry was posted in Cochet-Brunschvicg, Grothendieck, Léon Brunschvicg, Occident faustien, Ouvert : dualité plan vital-plan spirituel, Philosophie, Philosophie mathématique, Science, mathesis, Science-internelle, Wronski, Wronski-Messianisme-séhélianisme-Science-internelle and tagged , , . Bookmark the permalink.