Platon, Le Banquet : de la dialectique de l’être à la dialectique de l’un, d’Eros à μαθημα mathème

Le texte grec accompagné de la traduction en français de ce dialogue qui est sans doute le plus important pour étudier la dialectique platonicienne est ici :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/banquet.htm

Banquet traduit le grec « Συμποσίον«  qui signifie « beuverie en commun », sept discours se succèdent, les six premiers sont des éloges d’Eros, dont le dernier est celui de  Socrate qui rapporte les paroles de Diotime , «  l’étrangère de Mantinée ». Puis Alcibiade arrive, complètement ivre, et se livre à un éloge de Socrate. La dialectique montante s’élève de l’amour des corps, au niveau le plus bas, celui du plan vital, jusqu’au  niveau de l’amour divin, celui de la Beauté en tant qu’Idée. La partie la plus importante est évidemment le discours que Socrate attribue à Diotime, qui s’étend de 201d :

»Mais je quitte Agathon, et je vais vous rapporter le discours que j’ai entendu tenir à une femme de Mantinée, à Diotime. Elle était savante en amour et sur beaucoup d’autres choses. Ce fut elle qui prescrivit aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent dix ans une peste dont ils étaient menacés. Je tiens d’elle tout ce que je sais sur l’amour. Je vais essayer de vous rapporter comme je pourrai les instructions qu’elle m’a données d’après les principes dont nous venons de convenir, Agathon et moi; et, pour ne point m’écarter de ta méthode, Agathon, [201e] j’expliquerai d’abord ce que c’est que l’amour, et ensuite quels sont ses effets. Je trouve plus commode de vous rendre fidèlement la conversation entre l’étrangère et moi, comme elle eut lieu. J’avais dit à Diotime presque les mêmes choses qu’Agathon vient de dire : que l’Amour était un dieu grand et beau ; et elle se servait des mêmes raisons que je viens d’employer contre Agathon, pour me prouver que l’Amour n’était ni beau ni bon. Je lui répliquai : Qu’entends-tu, Diotime? quoi, l’Amour serait-il laid et mauvais ! »

Jusqu’à 212c :

»Mon cher Phèdre, et vous tous qui m’écoutez, tels furent les discours de Diotime ; ils m’ont persuadé, je l’avoue, et je voudrais à mon tour persuader à d’autres que, pour, .atteindre un si grand bien, nous n’avons guère, ici-bas d’auxiliaire plus puissant que l’Amour. Aussi je prétends que tout homme doit honorer l’Amour, et pour moi je rends hommage à tout ce qui s’y rapporte, je m’y adonne d’un zèle tout particulier , je le recommande à autrui, et, en ce mo- 319 ment même, je viens, selon ma coutume, de célébrer de mon mieux l’énergie toute-puissante de l’Amour.

Je te laisse [212c] à juger, Phèdre, si ce discours doit être appelé un éloge; sinon, donne-lui telle qualification qu’il te plaira. »

Les paroles de Marie Anne Cochet sont valables pour toute l’oeuvre de Platon :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/06/23/cochetbrunschvicg-scienceinternelle-la-relativite-du-temps/

« « La vie de l’esprit se développe dans un présent éternel. Platon, Spinoza sont nos contemporains, car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître. Nous l’écartons sans peine et contemplons l’éternelle beauté du tableau »

Ecarter la poussière du temps signifie distinguer entre ce qui est éternel et universel dans ces écrits et ce qui appartient uniquement à l’époque et à la société dans laquelle ils furent écrits. De nos jours les « beuverie collectives «  ont lieu au bistrot ou au stade et sont rarement l’occasion de conversations culturelles. De même les relations homosexuelles dans la société grecque existaient , mais n’avaient rien à voir avec l’idéologie actuelle.

Le dialogue du Banquet est l’un de ceux, avec celui du Parménide, qui permettent de gravir l’échelle sainte de la dialectique platonicienne jusqu’à ce sommet où les grimpeurs peuvent entrevoir une sphère lumineuse :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/08/19/dialectique-de-lun-et-dialectique-de-letre-la-fin-du-progres-de-la-conscience-dans-la-philosophie-occidentale-de-leon-brunschvicg/

»Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu’à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l’imagination de l’être, l’unité de l’Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l’Être nous en éloigne ; méditer l’unité y ramène. »

Sommet où la dialectique de l’un prend la place de la dialectique de l’être:

»au contraire de la dialectique de l’être, la dialectique de l’Un se dilate en TOUS sens sans s’épuiser; elle engendre sans se nier, elle multiplie sans confondre, elle divise sans diminuer. Le refus de finalité n’est pas accepté par l’être: l’élan vital, étant élan, commence et finit nécessairement. Mais l’un, immanence même, ne connaît ni commencement, ni fin, étant l’acte du présent éternel. La conscience intellectuelle se développe par la transformation des jugements sensibles, automatisés dans l’être corporel, en jugements réfléchis, dirigés par l’intelligence en vertu de son pouvoir unifiant” .

Le choix qui a été fait ici, depuis le début, est d’opposer et de soigneusement discriminer entre plan vital où domine l’instinct de génération et plan spirituel de l’Idée :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/07/27/brunschvicgraisonreligion-les-trois-oppositions-fondamentales-ou-les-trois-axes-du-mouvement-de-conversion-spirituelle-dans-raison-et-religion/

aussi concentrerons nous notre attention sur le sommet de cette montagne escarpée, la dialectique de l’un, plutôt que sur la plaine du plan vital, l’amour de la beauté des corps, tout en notant bien  que l’amour « Maître des cieux » s’origine dans le monde des corps, c’est à dire de « la luxure et la mort du corps » comme l’affirme Thomas Mann : sans le « songe d’amour » aucune chance que l’Amour divin et universel, qui est amour intellectuel de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu, s’élève un jour :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/08/26/connais-tu-bien-lamour-toi-qui-parles-daimer/

«Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps.

De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ? »

C’est à dire qu’Eros au fur et à mesure de la montée vers l’Absolu de l’Idée subit une métamorphose qui est aussi une transmutation , et devient μαθημα mathème, ou encore « Amor Dei intellectualis ».

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