« Le récit du vieux marin » de Coleridge et la dualité de l’être et de l’un

Ce poème d’une beauté étrange est sans doute celui qui a le plus orienté ma vie et je lui ai déjà consacré plusieurs articles :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/10/24/coleridge-le-dit-du-vieux-marin-un-poeme-qui-est-aussi-un-recit-initiatique/

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/05/27/brunschvicgraisonreligion-exemple-4-des-opositions-fondamentales-le-dit-du-vieux-marin-de-coleridge/

Comme aussi à « kubla khan » autre » dream  poem «  de Coleridge qui est cité dans «Citizen Kane » :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/03/kubla-khan-de-coleridge-et-citizen-kane-dorson-welles/

Les liens pour lire « Rime of the ancient mariner » sont donnés dans les articles ci dessus : le texte original est ici :

https://www.poetryfoundation.org/poems/43997/the-rime-of-the-ancient-mariner-text-of-1834

Il existe plusieurs traductions en français, celle que je préfère est ici :

http://www.ironmaidencommentary.com/?url=album05_powerslave/rime/rime00&lang=fra&link=albums

L’étrange beauté du poème saisit le lecteur dès l’argument initial :

»Comment un Navire, après avoir passé la Ligne, fut drossé par les tempêtes vers les Régions froides voisines du Pôle Sud ; de là, comment il fit route vers les Latitudes tropicales du Grand Océan Pacifique ; et des étranges choses qui advinrent ; et de quelle manière le Vieux Marin regagna son pays. »

Selon la plupart des commentaires, Coleridge était marié à une femme qu’il n’aimait pas, il était difficile de divorcer à l’époque, et il se réfugia dans les »paradis artificiels » de l’opium à cause de sa vie de souffrances : le scénario du poème, les errances du vieux marin sur l’océan, seraient la transcription poétique de cette vie malheureuse  et les images oniriques, souvent cauchemardesques, du poème viendraient des visions engendrées par l’opium. Cette même explication est avancée pour les deux autres poèmes de l’année miraculeuse : Kubla Khan et Christabel.

Quant au meurtre de l’Albatros, qui déclenche tous les malheurs de l’équipage du navire, ce serait en quelque sorte le « péché originel «  , les errances du marin symbolisant celles de l’humanité et l’Albatros étant assimilé au Christ.

Mais examinons les choses d’un peu plus prés : l’Albatros est le symbole de la jonction du Haut et du Bas, du « royaume des cieux «  et du monde , rôle « christique » certes mais aussi « hermétique «  dans le « climat » de l’Antiquité.

Philosophiquement parlant, cela correspond à ce que Brunschvicg appelle le « Médiateur »  dans « Philosophie del’Esprit « :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/philosophie_de_esprit/philosophie_de_esprit.html

«Le Médiateur est présent chez Galilée devant le Saint Office, comme plus tard, devant la violence acharnée des critiques, chez Lavoisier ou chez Cauchy, chez Pasteur ou chez Einstein. C’est lui aussi qui est, devant les condamnations prononcées par les autorités sociales, présent chez le Pascal des Provinciales et chez le Voltaire de l’affaire Calas, chez le Rousseau de l’Emile et chez le Kant de la Religion dans les limites de la simple raison.

 

Cette présence est ce qui rend heureux le modèle de justice que Platon a dépeint dans le second livre de la République:

 

« il sera fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux; enfin, après lui avoir fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix, et par là on lui fera sentir qu’il faut se préoccuper non d’être juste mais de le paraître »

 

Or le juste parfait, quelle que soit sa destinée, du point de vue physique ou social, est heureux non en songeant à l’avenir, par l’espoir d’un temps où serait matériellement compensé et récompensé le sacrifice actuel, mais par une joie immédiate, intérieure et pleine qui ne laisse place à aucune idée de sacrifice, où il s’exalte au contraire dans le sentiment d’incarner la justice éternelle et universelle …. »

Dans le poème, partie 1, le navire est drossé par la Tempête et  pris dans les glaces :

Alors le SOUFFLE DE LA TEMPÊTE surgit,
Et il se révéla tyrannique et puissant :
Ce SOUFFLE nous frappa de ses ailes battantes
Et il nous pourchassa jusque loin vers le sud.

Bientôt vinrent ensemble et la brume et la neige ;
Il fit un froid prodigieux ;
Et, plus hauts que le mât, autour de nous flottèrent
De monstrueux glaçons, verts comme l’émeraude.

Les falaises de neige, à travers les rafales,
Sur les flots renvoyaient une clarté sinistre :
Point ne rencontrions forme humaine ou de bête, –
La glace, de tous les côtés, nous entourait.

La glace était ici, la glace était là-bas,
La glace s’étendait, livide, à l’infini ;
Elle craquait, criait, et grondait et hurlait, –
Tels les bruits qu’on entend lorsqu’on s’évanouit 

Arrive l’Albatros,  venu d’En Haut, qui apparaît comme un messager de bon augure :

Au bout d’un certain temps parut un Albatros ;
Vers nous l’oiseau venait à travers le brouillard ;
Et comme si c’eût été une âme chrétienne,
Au nom du Seigneur Dieu nous le hélâmes tous

La banquise qui emprisonnait le navire s’ouvre et le laisse passer  :

Il mangea des mets qu’il n’avait jamais mangés,
Et cerna le vaisseau de son vol circulaire :
La banquise s’ouvrit dans un bruit de tonnerre ;
Le sage timonier nous lança droit dedans !

Mais le vieux marin tue l’Albatros :

« Que Dieu te sauve, vieux Marin,
De ces démons qui de la sorte te tourmentent !
Mais toi, pourquoi me regarder ainsi ? » – D’un coup
D’arbalète, cet ALBATROS, je l’abattis.

Qu’est ce que cela signifie ? Si le médiateur, le lien entre le monde supérieur et le monde d’ici bas disparaît, cela veut dire qu’il ne reste plus que le monde, sans possibilité de salut. Si le meurtre  de l’Albatros est interprété comme « meurtre du Christ » le vieux marin errant est identifié au juif errant, puni pour avoir tué Jésus sur la croix.

mais pourquoi cette errance tragique doit elle être considérée comme un châtiment pour un crime ? Je suis d’avis d’interpréter l’errance du vieux marin comme représentant la vie accompagnant la pensée – selon-l’être, ou dialectique de l’être et la fin du poème comme représentation de la sursomption de cette dialectiquement l’être  dans la dialectique de l’un   ,  unité qui est celle de l’amor Dei intellectualis, amour intellectuel de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu. C’est ainsi que je comprends les belles strophes de la dernière partie :

LE bon Ermite vit sous l’ombrage du bois
Qui descend ver la mer. Avec quelle puissance
Il élève en chantant son admirable voix !
Il aime à bavarder avec les matelots
Revenus de rives lointaines.

L’ermite est l’homme de Dieu en lequel va pouvoir consoler sa douleur le vieux marin

Étrange, ma foi ! » dit l’ermite :
« L’on n’a pas répondu à notre cri d’appel !
Les planches paraissent gauchies ! et puis ces voiles,
Comme elles on l’air d’être minces et fanées !

« Seigneurs Dieu ! tout cela m’a l’air démoniaque,
(Répondit le pilote) :
Je ne me sens guère rassuré. » – « Souque ! souque ! »
Dit hardiment l’Ermite.

Ma bouche s’entr’ouvrit ; le Pilote cria
Et dans le même instant tomba évanoui ;
Le saint Ermite vers le ciel leva les yeux
Et pria de la place où il était assis.

Je pris les avirons : alors l’Aide-pilote,
Qui, depuis ce jour-là, n’a plus toute sa tête,
Rit longtemps, trop longtemps, aux éclats, cependant
Que ses yeux révulsés roulaient sous ses paupières :
« Ah ! ha ! fit-il, ah ! ah ! je vois bien clairement
Que Messire Satan, à nager, se connaît. »

Et maintenant, enfin, dans mon propre pays,
J’avais remis le pied dessus la terre ferme !
De l’embarcation l’Ermite descendit ;
Il avait de la peine à demeurer debout.

Oh, oui ! confesse-moi ! saint homme ! »
L’Ermite, en m’entendant, éperdu, se signait.
« Dis vite, cria-t-il, dis vite, je te somme
De dire quelle sorte d’être humain tu es ! »

Cette carcasse-ci sur-le-champ fut tordue
Dans les affres d’une épouvantable agonie ;
Je dus tout aussitôt commencer mon récit ;
Lorsque je l’eus finis, la douleur me quitta.

Depuis lors, au moment le plus imprévisible,
L’angoisse, de nouveau, de mon être s’empare,
Et, tant que n’est pas dite mon affreuse histoire,
Ce cœur, qui est le mien, dans ma poitrine brûle.

Je vais, comme la nuit, de pays en pays ;
Ma parole possède un singulier pouvoir ;
Dès l’instant que j’ai vu paraître son visage,
Je connais à coup sûr l’homme qui doit m’entendre :
Je lui raconte mon histoire.

Le vieux marin est poursuivi par la malédiction , qui est liée à la dialectique de l’être qui emprisonne dans le plan vital : comme les rescapés d’une catastrophe, il ne peut échapper à l’angoisse qu’en racontant son histoire à un autre. C’est ce qui est arrivé en 1945 aux juifs rescapés des camps nazis, seulement personne ne voulait écouter leur histoire , puis ont commencé à apparaître les thèses négationnistes..

le vieux marin, qui a connu l’enfer tapi dans le cœur humain, ne peut trouver de rémission qu’en « tournant le dos à la maison du Marié «  c’est à dire en surmontant, dans un grand renoncement au mariage, à ce qui fait l’essence du plan vital : la génération.

Quel bruyant tintamarre à cette porte éclate !
Les invités des noces sont là rassemblés !
Sous la charmille du jardin, la mariée
Et les demoiselles d’honneur gentiment chantent :
Écoute donc la petite cloche du soir
Dont le clair tintement m’ordonne de prier !

Ô Invité des Noces ! cette âme fut seule
Sur une immense, immense mer ; c’était
Une isolation telle que Dieu lui-même
Semblait à peine encore y demeurer présent.

Oh ! plus doux que de boire et de faire bombance,
Oui, de bien loin, il m’est plus agréable, à moi,
De prendre le chemin, ensemble, de l’église,
Avec d’honnêtes compagnons ! –

De prendre le chemin, avec eux, de l’église,
Et, ensemble avec eux, de fervemment prier :
Tandis que chacun devant son Père s’incline :
Vieillards, petits enfants, amis affectueux,
Et gais jeunes gens, et rieuses jeunes filles !

 Et à la fin le vieux marin parle de l’amour universel, Amor intellectualis Dei, celui dont Thomas Mann demande « s’il s’élèvera un jour » ( et qui est donc tout autre qu’Eros, Dieu qui préside aux générations successives):

Adieu ! adieu ! mais je dois te dire ceci,
À toi, toi l’Invité de ce festin de Noces !
Celui-là qui vraiment aime bien, bien il prie
À la fois l’être humain, l’animal et l’oiseau.

Il prie encore mieux s’il aime mieux encor
Toutes les créatures, grandes et petites,
Car le Dieu de bonté, à qui nous sommes chers,
Les a toutes conçues et il les aime toutes.

ce qui veut dire que la véritable prière, qui joint l’En  Haut et l’En Bas, c’est l’amour, amour intellectuel de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu, pas les bondieuseries hypocrites des islamistes qui prient ostensiblement dans la rue.

Le Marin, dont l’œil est brillant,
Dont les ans ont blanchi la barbe,
S’éloigne : l’Invité des Noces, maintenant,
Tourne le dos à la maison du marié.

D’étonnement frappé, il part comme quelqu’un
Dont la raison se trouble et s’égare le sens :
C’est un homme alourdi d’une triste science
Qui de son lit surgit le lendemain matin.

Cette triste science, c’est celle qui est dispensée ici : que l’amour Eros n’est pas l’amor Dei intellectualis, il en est même le principal empêchement . Que l’Idée est l’En Haut , dont éloigne la méditation de l’être qui enferme dans  le monde des générations, mais auquel ramène la méditation de l’unité. Celui qui reste enfermé dans le plan vital de l’amour Eros connaît les errances du vieux marin, celui qui parvient à la sphère lumineuse au sommet de la dialectique platonicienne , sommet qui est Amor Dei intellectualis, est aussi celui qui tourne le dos à la maison du mariage.

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