Le Temps et la littérature : Proust

La « recherche du temps perdu » est dominée par la nostalgie de ce qui est passé , par le thème de la mémoire involontaire qui semble nous permettre de « remonter dans le temps »

https://gallica.bnf.fr/dossiers/html/dossiers/Proust/Memoires.htm

«Dès les premières ébauches du Contre Sainte-Beuve, en 1909, le thème de la mémoire involontaire fait son apparition dans le cadre du réveil du Narrateur. Au sortir du sommeil profond de la nuit, les sensations physiques qu’il éprouve le font se remémorer les lieux où il a dormi autrefois. A partir de ce moment, le récit se développe et va donner naissance au roman dont sortira la future Recherche. Proust continuera en effet d’exploiter ce thème et, dès le début de Du côté de chez Swann, le fameux épisode de la “madeleine trempée dans du thé” par le Narrateur ressuscite aussitôt “Combray et ses environs” et par là même, toute son enfance.

Dans le Temps retrouvé, les souvenirs liés la mémoire involontaire jouent un rôle déterminant dans la vocation du Narrateur. Revenu à Paris, après la guerre, il va revivre son passé, grâce à une série de réminiscences de ce type, lors de la matinée chez la Princesse de Guermantes. »

l’épisode de la réminiscence du goût de la madeleine apparaît dès le premier livre , « Du côté de chez Swann » :

 

Proust et la Madeleine

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Du_côté_de_chez_Swann.djvu/64

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.«

Plus loin, beaucoup plus loin, à la fin de l’oeuvre,  se situe l’épisode de réminiscence des pavés dans la cour de l’hôtel de Guermantes :

http://utpictura18.univ-montp3.fr/Dispositifs/LMDD20_TempsRetrouve.php

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes2 et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman3, je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec4, la vue des clochers de Martinville5, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion6, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser7. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement.«

Chris Marker, réalisateur de « La jetée «  en 1962, assimile le voyage temporel vers le passé à une « mémoire impossible » opposée à une « mémoire imparfaite »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/03/02/chris-marker-la-memoire-impossible-comme-voyage-temporel-dans-la-jetee/

La Jetée Commentaire, Chris Marker

un « voyage » , interdit par la relativité , qui est rendu possible par la fixation sur une image d’enfance : celle de l’enfant sur sa propre mort d’adulte revenu vers son passé …

»Rien ne distingue les souvenirs des autres moments: ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. Ce visage qui devait être la seule image du temps de paix à traverser le temps de guerre, il se demanda longtemps s’il l’avait vraiment vu, ou s’il avait créé ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir, avec ce bruit soudain, la geste de la femme, ce corps qui bascule, les clameurs des gens sur la jetée, brouillés par la peur. Plus tard, il comprit qu’il avait vu la mort d’un homme »

»Mais l’esprit humain achoppait. Se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois, adulte. Le choc était trop fort. Après avoir ainsi projeté dans differéntes zones du Temps des corps sans vie ou sans conscience, les inventeurs se concentraient maintenant sur des sujets doués d’images mentales très fortes. Capables d’imaginer ou de rêver un autre temps, ils seraient peut-être capables de s’y réintégrer »

le voyage temporel vers la passé est décrit comme « les images se mettant à sourdre comme une source »:

»Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets. On recommence. Le sujet ne meurt pas, ne délire pas. Il souffre. On continue. Au dixième jour d’expérience, des image commencent à sourdre, comme des aveux »

 

Seulement le retour vers le passé est absurde, pas seulement impossible techniquement, puisque le passé EST, bien loin d’être disparu : c’est l’élément être EE de Wronski, on ne peut pas le modifier.

Il est communément admis que FTL (« faster than light travel ») implique « time travel »)

http://www.physicsmatt.com/blog/2016/8/25/why-ftl-implies-time-travel

https://arstechnica.com/civis/viewtopic.php?t=1138124

Cependant cela est réfuté par cet article sérieux :

https://arxiv.org/abs/1407.2528

Si je me souviens bien, cette impossibilité  du retour vers le passé est présentée intuitivement ainsi en terminale par les professeurs de physique  : imaginons une scène dans le passé il y a cinquante ans, vous croisez dans la rue une jeune femme et tentez de l’aborder, plus tard vous regrettez la façon maladroite dont vous vous y êtes pris.. si vous disposiez d’un vaisseau spatial capable de dépasser la vitesse de la lumière, vous pourriez « rattraper » les photons émis il y a 50 ans et « recommencer » la scène du passé ( mais est ce bien possible? ) donc :

FTL implique possibilité du voyage vers le passé

mais tout cela n’est pas mathématique, d’ailleurs il faudrait pouvoir « décélérer » en rejoignant les ondes lumineuses émises il y a 50 ans !

La fascination de Proust pour les images et les sensations ( comme le goût de la madeleine) du passé rejoint celle de Marker pour une « mémoire parfaite » qui nous rendonnerait , non seulement les images d’enfance, mais la réalité même du passé.

De même dans « La machine à explorer le temps » par H G Wells à la fin du 19eme siècle, avant la relativité einsteinienne donc :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/07/18/h-g-wells-la-machine-a-explorer-le-temps/

https://beq.ebooksgratuits.com/classiques/Wells_La_machine_a_explorer_le_temps.pdf

 

l’explorateur du temps (qui n’est jamais nommé ) associe page 13 mémoire et retour dans le passé:

» c’est là justement le germe de ma grande découverte. Mais vous avez tort de dire que nous ne pouvons pas nous mouvoir dans tous les sens du temps. Par exemple si je me rappelle très vivement un incident, je retourne au moment où il s’est produit »

puis quelques pages plus loin il envoie un « modèle réduit » de la machine dans le temps , page 23:

» dans les temps à venir ou dans les temps passés; ma foi je ne sais pas bien lesquels »

surprenant aveu d’ignorance chez un savant !!

Mais la tentation (faustienne) du voyage vers le passé, chez Marker et Wells, tout comme celle de retrouver le « temps perdu » chez Proust, ne fait qu’exprimer le refus humain de la « chute dans le temps » , transformation incessante de l’or d’ES et de la spontanéité créatrice en plomb durci, figé de l’être inaltérable du passé, c’est à dire le refus de la mort continuelle. Seulement l’antidote à ce funeste destin selon lequel « tout ce qui est né doit périr » ne se trouve pas dans la régression vers les images du paradis perdu de l’enfance, sublimée dans les rêveries de voyage vers le passé, ou vers le futur. Ce qui doit « sourdre », ce ne  sont pas les images ou les sensations, mais les idées. Le voyage qui doit être entrepris  , c’est vers l’Avenir Absolu  qu’il se dirige , vers la Création des idées qui est devant nous : tel est le sens de  « ces buts absolus  que doit se fixer l’humanité à l’ère de l’Absolu » où nous sommes entrés après 1945

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/10/23/suite-quest-ce-quetre-veritablement-present-lavenir-absolu-ce-qui-est-devant-nous-cest-la-creation/

« le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal. La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle… C’est donc à une alternative que nous conduit l’étude de l’idéalisme contemporain Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l’être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l’imagination ou dans le mystère de l’au delà ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu’elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l’humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure qu’il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s’abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu’elle les lui donne”

rendre à nos idées mortes leur  vie et leur fécondité , c’est transformer les images du passé , qui est mort, en or de la virtualité créatrice.

Telle est le sens explicité par Brunschvicg  de ces mythe bibliques de la terre promise et de la tour de Babel:

»Mais, si « le salut est en nous », c’est que la « Terre promise » est devant nous : l’idée d’une humanité réconciliée avec elle-même, la république des âmes qui, élevées à un même niveau de désintéressement et de sincérité, se rendraient enfin transparentes les unes pour les autres, sans plus se heurter à la malédiction de la tour de Babel, à la dualité du Verbe extérieur et du Verbe intérieur. »

Ce qui est requis de l’âme humaine , ce n’est pas de « retrouver le temps perdu « , mais d’être victorieuse de son passé , qui est ce qu’elle aura su surmonter pour parvenir à l’un, au delà de quoi il n’y a rien à chercher:

»Il faudra donc conclure qu’en dehors de la présence de l’unité dans une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non point parce qu’on a été incapable de rien trouver, mais parce qu’il n’y avait rien en effet à chercher. Conclusion négative, pour une théologie de la participation à l’être selon l’absolu imaginaire de la synthèse ; conclusion positive pour une philosophie de la participation à l’un selon le progrès continu de l’analyse, et qui ne prendrait une apparence d’incomplétude et de déception que si l’on n’était point parvenu à faire un strict départ entre les exigences de l’une et de l’autre conception »

 

 

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