Modèles humains des Idées « divines » : pas seulement des mathèmes, mais aussi des mythèmes, dans la littérature, la poésie, les arts…

La thèse admise jusqu’ici dans ce blog , inspirée de Malebranche et de sa « vision en Dieu des Idées intelligibles », va un peu trop dans le sens d’un impérialisme mathématique insoutenable ; elle s’autorisait d’une citation célèbre dans « La recherche de la vérité »:

»l’application à ces sciences est l’application de l’esprit à Dieu la plus pure et la plus parfaite dont on soit naturellement capable »

http://classiques.uqac.ca/classiques/blondel_maurice/anticartesianisme_malebranche/anticartesianisme_malebranche_texte.html

»Pour Malebranche l’étendue se dédouble, « l’une intelligible, l’autre matérielle. L’étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire ; c’est l’immensité de l’Être divin en tant que participable par la créature corporelle [18]. » Chez Descartes, l’étendue est un indéfini qui par son essence comme par son existence est séparé de Dieu. Chez Malebranche, elle est infinie, parce qu’elle est une idée même de Dieu ; et, par elle, au lieu de connaître seulement une chose créée, nous participons à Dieu même. Bien plus, en un sens c’est par elle [12] surtout (puisque, nous le verrons, nous n’avons pas une connaissance par idée des substances spirituelles) que nous recevons la lumière d’intelligibilité, que nous voyons clairement et distinctement en Dieu, quelque chose de Dieu. Géométrie et algèbre, c’est la vraie logique [19]les vraies éducatrices de l’esprit, science des mathématiques pures qui, sans que les sens et la conscience aient à y contribuer par leurs obscures modalités, nous manifeste la pensée du Verbe. « J’oserais presque dire que l’application à ces sciences est l’application de l’esprit à Dieu la plus pure et la plus parfaite dont on soit naturellement capable [20]. » « Ainsi c’est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps,… l’idée que nous avons de l’étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont l’étendue est capable [21]. «

L’étendue dont parle ici Blondel, c’est l’Etendue intelligible, lieu des Idées, elle même une Idée  dont le mathème est selon moi Cat, catégorie de toutes les catégories :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/25/la-metacategorie-cat-de-toutes-les-categories-comme-modele-mathematique-du-monde-des-idees-de-platon/

 

Mais l’idéal scientifique s’est en quelque sorte « dégradé «  depuis, et c’est l’étendue  matérielle qui a pris la place du lieu des Idées, les sciences ravalées au rang de simples techniques , pour accroître la puissance :

»En revanche « l’autre espèce d’étendue, est la matière dont le monde est composé », existence qui, en tant que telle, n’a point d’essence propre et, partant, n’est point connue, ce qui s’appelle connue : notre perception des choses extérieures n’exprime pas une réalité, elle n’est que notre manière d’être ; « les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps, et non pour apprendre la vérité [22] ». Donc s’il y a une physique mathématique qui est l’absolu même, la physique empirique est toute relative, ne touche pas au fond des choses, reste étrangère à la métaphysique comme à la théologie et ne permet « jamais de juger ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement du rapport qu’elles ont avec notre corps [23] ». Les existences ne sont pas connaissables par idée, parce qu’elles ne sont pas en Dieu, mais de Dieu [24], et « certainement il n’y a que la foi qui puisse nous convaincre qu’il y a des [13] corps [25] ». Ce monde des créatures, « tu penses le voir et il est invisible ; prends donc garde à ne pas juger témérairement de ce que tu ne vois en aucune manière ; n’attribue pas à la créature ce qui n’appartient qu’au Créateur [26] ». Le problème que soulève la matière, l’obstacle à vaincre est ici d’ordre ascétique et mystique. »

Une lecture minimaliste de Malebranche est possible, qui restreint Dieu à être l’Etendue Intelligible, lieu des Idées, qui est si l’on veut  sa version rationnelle, intelligible , c’est à dire que « les Idées sont vues en l’Idée de l’Un » ; mais Malebranche était chrétien, prêtre de l’Oratoire, et sa conception de Dieu était certainement bien au delà ; reste que l’Etendue intelligible, ou son mathème , correspond à l’idée humaine de Dieu, dans les limites de la rationalité .

Je suis convaincu que l’on peut « voir » les Idées grâce à des modèles qui ne sont pas des mathèmes, par exemple des poèmes de Mallarmé dont j’ai pointé d’ailleurs le caractère quasi-mathématique . « Prose pour des Esseintes », son poème le plus hermétique, a pour thèmes l’Un et le dualisme, à travers l’impératrice byzantine Pulchérie, nommée à la fin :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/mallarme-prose-pour-des-esseintes/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/09/le-poeme-le-plus-hermetique-de-mallarme-prose-pour-des-esseintes/

L’amour, dont on parle souvent ici, est t’il une Idée ? Si c’est le cas un modèle humain de cette Idée pourrait être le roman de Thomas Mann « La montagne magique « :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/12/08/la-montagne-magique-neige-le-sommet-de-tout-le-livre/

Dans le chapitre « Le grand renoncement «  les deux héros du livre, Claudia et Hans, devenus amants lors de la « nuit de Walpurgis » du tome I , renoncent à leur passion charnelle : Clawdia quitte le sanatorium, dont Hans ne sortira que pour gagner les champs de bataille de 1914. Mais la fin du livre nous apprend que tout le sens de cet enfermement hermétique de sept ans est un « songe d’amour » qui a surgi pour Hans :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/22/cochetbrunschvicg-6-la-conversion-de-la-chair-a-lesprit-dans-le-temps-hermetique/

«Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse.

Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps. »

Ce songe d’amour est la passion érotique des deux personnages, Clawdia et Hans, mais ce n’est que grâce à leur renoncement que ce songe érotique deviendra quelque chose de plus « universel » : « Amor Dei intellectualis «  , décrit par Brunschvicg comme l’acte de « faire de deux un »  , de transformer les deux leçons de la philosophie en l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire :

«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi.Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire…. »

c’est grâce au renoncement à Eros que la question posée à la fin du livre :

»De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?

FINIS OPERIS. »

peut recevoir une réponse positive  :

 

Amor Dei intellectualis s’élève sur les cendres d’Eros

 

l’amour que Badiou fixe comme « condition » de la philosophie, avec mathème , poème et politique, est encore pris dans le « deux «  c’est à dire qu’il s’agit d’Eros; mais seul Amor Dei Intellectualis peut faire « du deux un » , de l’intelligence qui ne jette plus d’ombre et de l’absolu désintéressement de l’amour incapable de devenir source de haine «   l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire »

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