Marie Anne Cochet : l’âme proustienne

J’ai retrouvé ce livre de Melle Cochet , qui date de 1929, et permet une compréhension globale de l’oeuvre la plus importante de Proust : «  A la recherche du temps perdu ». Le temps perdu c’est le temps vital du monde, éclaté et dispersé en une multiplicité indéfinie  de moments épars , qui ne trouvent un sens qu’intégrés dans le « Temps retrouvé » qui est le Présent éternel de la « connaissance intégrale » dont parle Marie Anne Cochet dans son autre livre « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg » datant du Congrès Descartes en 1937 ( tricentenaire du « Discours de la méthode » paru en 1637) que j’étudie dans le hashtag #CochetBrunschvicg :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/11/cochetbrunschvicg-lintegration-des-moments-du-vecu-chronologique-dans-le-present-eternel-de-la-reflexion/

Proust est hanté par divers fantômes qui apparaissent comme personnages de son œuvre , auxquels est consacré le premier chapitre du livre .

Proust le dit lui même :

»Mon sort était de ne poursuivre que des fantômes, des êtres dont la réalité pour une bonne part était dans mon imagination; il y a des gens en effet, et cela avait été mon cas dès la jeunesse, pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable par d’autres, comme la fortune, la situation, ne compte pas. Ils mettent tout en œuvre, font tout servir à rencontrer tel fantôme. Mais celui ci ne tarde pas à s’évanouir, alors on court après un autre.. Swann aussi avait été amateur de fantômes.. «

Mais, remarque Mlle Cochet, » le rêve proustien se heurte à la réalité du présent, et, trop faible pour s’y adapter, et y insérer sa propre création, se brise sous le choc, pour se reformer avec les lambeaux du passé qu’il refaçonne à son gré. L’élan de la vie, entravé dans sa création, s’ensevelit sous le poids de la matière qui retombe, pour se fixer dans les automatismes de l’enfance «

Les fantômes appartiennent à différentes catégories : les fantômes mondains, comme Albertine, les fantômes porteurs de la chair de Proust : ses parents, sa grand mère, sa tante Léonie. « Il est leur proie, hanté, gouverné par eux, il est le lieu de leur résurrection . Ils s’opposent à sa vie propre. La fatalité héréditaire est une des thèses par lesquelles il s’absout. »

Reste les fantômes qui sont « porteurs de son vice «  ( Marie Anne Cochet n’aurait pas évité le tribunal, si elle avait vécu à notre époque ).

»ils traduisent et déguisent à la fois sont polymorphisme tenace, qui ne place jamais en face de lui qu’un aspect de lui même, hallucinant et pitoyable, parfois décevant, parfois héroïque, toujours inquiet et déçu «

Ce sont : Swann pour l’amour, Bergotte pour la mort, Charlus pour le vice, le vieux musicien Vinteuil symbolisant son œuvre et la rédemption cherchée dans l’art, Melle Vinteuil et son amie, dédoublement de lui même, symbole de sa conscience tombée.

Le deuxième chapitre « la ligne du vice » y revient : à la scène saphique entre Melle Vinteuil et son amie, à laquelle assiste le narrateur comme « témoin caché » correspond celle entre Charlus et Jupien, puis à la fin celle de Charlus se faisant fouetter au bordel.

Sur la « ligne du vice «  se greffe la « ligne du remords » (chapitre 3 du livre » , qui assimile la victoire de l’enfant sur l’autorité de la mère, vaincue par son obstination de malade, à celle de la volonté déviée et perverse de Melle Vinteuil sur son père.

Marie Anne Cochet parle de l’oeuvre de Proust comme d’une œuvre de damné pour laquelle il doit se livrer à une sorte de dissolution : «  sa vie retournée se dissout elle même dans son propre passé, s’y plonge comme dans un nuage de poussière, et ne peut retrouver le mirage du réel que par la destruction du présent »

Or le présent est crucial car il est la porte étroite de l’instant, par où la conscience peut trouver l’accès au présent éternel et à la vie de l’esprit qui se développe en lui . Ceci rappelle un passage du « Commentaire «

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/06/25/cochetbrunschvicg-la-scienceinternelle-comme-connaissance-integrale-gnosis/

« La vie de l’esprit se développe dans un présent éternel. Platon, Spinoza sont nos contemporains car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître. Nous l’écartons sans peine, et contemplons l’éternelle beauté du tableau «

Mais la différence avec les conceptions maladives de Proust est qu’ici la conscience ne plonge pas dans la poussière du temps, elle l’écarte pour contempler l’éternelle beauté du tableau . « La poussière du temps » est le titre d’un film extraordinaire d’Angelopoulos

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/la-troisieme-aile-de-lange/

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Poussière_du_temps

« Écarter la poussière du temps » revient à discriminer l’or du présent éternel de la vie de l’esprit du plomb chronologique. Ce qui n’est pas tout à fait le « temps retrouvé «  auquel parvient Proust à la fin de la Recherche, ce que note bien Marie Anne Cochet lorsqu’elle dit au ch. 2 :

 »la révélation du moment éternel, découvert, retrouvé, fait songer à un platonisme , qui se serait absorbé dans la sensation »

un platonisme restreint en quelque sorte  aux images et sensations du passé, comme le goût de la madeleine , ou la sensation de l’irrégularité du pavé. Mais le véritable platonisme vise l’accès à la terre promise des idées, à ce qui est devant nous, la création des idées, non au passé mort et à ses sensations :

«Comprendre la civilisation à laquelle il appartient, l’âme qui se fait par elle, l’éclairer à la lumière de la réflexion, en y retrouvant l’unité vivante, le foyer intérieur du progrès, l’esprit, telle est l’oeuvre du philosophe.

Cette conception place la philosophie au coeur de la morale comme au coeur de la science, au centre de l’humanité….nous croyons avoir montré que la tradition autorise à lui donner le nom d’idéalisme; mais nous voudrions aller plus loin, et dire que c’est dans cette conception même que l’idéalisme conquiert sa propre vérité.

Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l’idéal en l’opposant à la réalité;l’idéal, c’est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l’inaccessible.

Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l’absurdité de la croyance, ou qui s’associe joyeusement sur terre à l’oeuvre d’iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel ».

mais si l’idéal est la vérité, il est la vie même de l’esprit. L’idéal, c’est d’être géomètre, et de fournir d’une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d’ erreur; l’idéal c’est d’être juste, et de conformer son action à la pureté de l’amour rationnel qui enlève tout soupçon d’égoïsme et de partialité.

Le géomètre et le juste n’ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu’ils ont compris ou qu’ils ont agi, et ils vivent leur idéal.

Le philosophe n’est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l’esprit de l’homme à la possession et à la conquête de l’idéal, en lui faisant voir que l’idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal.

La création n’est pas derrière nous, elle est devant nous; car l’idée est le principe de l’activité spirituelle… »

Je ne sais pas si l’oeuvre de Proust est celle d’un damné comme le dit Melle Cochet , mais en tout cas lui se dépeint comme un damné dans «  Sodome et Ghomorre « :

»moi, l’étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vit les volets clos, ne sait rien du monde, reste immobile comme un hibou, et, comme celui ci, ne voit un  peu clair que dans les ténèbres «

c’est à dire que pour s’élever à la vie de l’esprit et écarter la poussière du temps, mieux vaut  sans doute fréquenter les bibliothèques que les bordels..

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