Voyage au bout de la nuit : Baryton , la psychiatrie, et la descente du 20eme siècle vers la Bête

Des liens ont été donnés pour lire ce livre sur le web :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/18/voyage-au-bout-de-la-nuit-attentat-de-louis-ferdinand-celine-contre-lamour/

C’est au chapitre suivant celui où ils discutent sur Parapine :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/14/louis-ferdinand-celine-extraits-du-voyage-au-bout-de-la-nuit-1932/

« il s’empressait, Baryton, guidé par Parapine,  de se mettre au goût du jour, au meilleur compte bien sûr, au rabais, d’occasion, en solde, mais sans désemparer, à coups de nouveaux engins, électriques, pneumatiques, hydrauliques, sembler ainsi toujours mieux équipé, pour courir après les lubies des pensionnaires vétilleux et fortunés…

»Au moment où j’ouvris mon asile, me confiait il un jour, épanchant les regrets, c’était juste avant l’Exposition, Ferdinand, la grande..nous n’étions, nous ne formions, nous autres aliénistes, qu’un nombre très limité de praticiens, et bien moins curieux et moins dépravés qu’aujourd’hui, je vous prie de le croire.. nul n’essayait alors parmi nous d’être aussi fou que le client.. la mode n’était pas encore venue de délirer pour mieux guérir, mode obscène, remarquez le, comme presque tout ce qui nous vient de l’étranger..

au temps de mes débuts, les médecins français, Ferdinand, se respectaient encore ! Ils ne se croyaient pas contraints de battre la campagne en même temps que leurs malades.. histoire de se mettre au diapason sans doute ? Où cela nous conduira t’il ? Je vous le demande ! A force d’être plus astucieux, plus morbides , plus pervers, que les persécutés les plus détraqués de nos asiles, de nous vautrer avec un orgueil fangeux dans toutes les nouvelles insanités qu’ils nous présentent, où allons nous ?.. êtes vous en mesure de me rassurer, Ferdinand, sur le sort de notre raison ? Et même du simple bon sens ? A ce train que vat’il nous en demeurer du bon sens ? Rien, c’est à prévoir, absolument rien !

D’abord Ferdinand tout n’arrive t’il pas à se valoir en présence d’une intelligence réellement moderne ? Plus de blanc ! Plus de noir non plus ! Tout s’effiloche…  c’est le nouveau genre! C’est la mode ! Pourquoi dès lors ne pas devenir fous nous mêmes ?Tout de suite !  Pour commencer !  Et nous en vanter encore.. proclamer la grande pagaille spirituelle ! Nous faire de la réclame avec notre démence ! Qui peut nous retenir ? Je vous le demande Ferdinand ? Quelques suprêmes et superflus scrupules humains ? Quelles insipides timidités encore ? Hein? Tenez il m’arrive, Ferdinand, quand j’écoute certains de mes confrères.. de me demander où ils nous mènent .. c’est infernal en vérité ! Ces forcenés me déroutent, m’angoissent, et surtout me dégoûtent !…. possédés, vicieux, captieux et retors, ces favoris de la psychiatrie récente, à coups d’analyses superconscientes, nous précipitent aux abîmes.. un matin, si vous ne réagissez pas, Ferdinand, vous les jeunes, nous allons passer, comprenez moi bien , passer ! A force de nous étirer, sublimer, de nous tracasser l’entendement, de l’autre côté de l’intelligence, du côté infernal celui là , dont on ne revient pas ! D’ailleurs on dirait déjà qu’ils y sont enfermés ces super malins, dans la cave aux damnés à force de se masturber la jugeote «

et le monologue continue  .. la grande exposition, qui date le commencement du délire, c’était l’exposition universelle, tenue à Paris en 1900, date précise qui est donnée par Baryton dans la suite :

» la façon dont elle a commencé la grande débandade, je suis bien placé pour vous la raconter ! Par les fantaisies de la mesure que ça a commencé ! Plus de mesure, plus de force ! C’était écrit ! Alors au néant tout le monde ? Pourquoi pas ? Tous ? C’est entendu ! Nous n’y allons pas d’ailleurs on y court ! C’est une véritable ruée.. je l’ai vu , moi , l’esprit, Ferdinand, céder peu à peu de son équilibre, et puisse dissoudre dans la grande entreprise des ambitions apocalyptiques !.. cela commença en 1900.. c’est une  date! A partir de cette époque, ce ne fut plus , dans le monde en général et dans la psychiatrie en particulier, qu’une course frénétique, à qui deviendrait plus pervers, plus salace, plus original, plus dégoûtant, plus créateur, comme ils disent , que le petit copain! Une belle salade ! Ce fut à qui se vouerait au monstre le plus tôt possible, à la bête sans cœur et sans retenue ! Elle nous bouffera tous la bête, Ferdinand, c’est entendu et c’est bien fait ! »

Il est hors de doute que Baryton représente ici Céline, qui était médecin, il s’appelait de son véritable nom le Dr Destouches… Baryton et non pas Parapine ! Celui ci est russe dans le livre, mais je suis convaincu qu’il représente l’esprit juif, c’est à dire l’esprit de modernité vilipendé ici par Baryton – Céline.. d’ailleurs n’est il pas dit au début de ce long monologue :

»il s’empressait, Baryton, guidé par Parapine,  de se mettre au goût du jour«  

Doit on donner tort à tout ce que dit Baryton et son esprit réactionnaire ? Bien sûr que non ! Il y a beaucoup de juste, et cela permet de mieux comprendre cette « taqiya freudo- lacanienne introduite en France par Derrida «  :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/03/la-la-taqiya-freudo-lacanienne-introduite-en-france-par-jacques-derrida/

qui aboutit à Mai 68 et au délire actuel qui s’est emparé de la philosophie elle même après 1945, c’est à dire après la disparition de Brunschvicg, et, plus généralement , la disparition de l’idéalisme qui avait régné sur l’université française depuis l’époque de Descartes et Malebranche et avait ainsi empêché la « folle du logis » de s’emparer des clés de la maison, ce qui est arrivé selon moi en 1945 et nul ne sait comment et si nous allons en sortir, tant il est vrai que « le poisson pourrit par la tête « . Mais il est un ancien élève de Brunschvicg, Georges Gusdorf, qui en parle encore mieux, dans « Mythe et métaphysique « , publié en 1953, soit vingt ans après le « Voyage «, livre décrit par son auteur lui même comme « œuvre d’un auteur encore jeune, formé dans les pénibles incertitudes de l’entre-deux-guerres,… influencé par la triade laïque, républicaine et démocratique formée par Léon Brunschvicg, Émile Bréhier et André Lalande «

Gusdorf est sévère pour l’esprit du Temps, et son diagnostic pourrait être reconduit aujourd’hui, plus de 60 ans après « Mythe et métaphysique «  , 40 ans après la « rétractation de 1983 «  :

»on a pu assister, en l’espace d’une génération, à un raz de marée mythologique submergeant les formes traditionneles de la spéculation. .. sous l’impulsion de Freud, de Jung et de leurs disciples de toutes observances, le patrimoine mythique d’Orient et d’Occident a connu une inflation subite et brutale, véhiculant des  intelligibilités inédites dont les configurations se sont imposées à l’expérience vécue. Les pulsions subliminales de l’imaginaire dévastent la présence au monde, dans l’explosion, ou l’implosion, des transcendances obscures qui fermentent aux soubassements de l’identité psycho-biologique.  Nous avons vu surgir la figure moderne de l’Homme Médecine, du Grand Sorcier, psychothérapeute et psycho thaumaturge, dont le personnage de Lacan propose un exemple particulièrement spectaculaire «

Mais au delà de Lacan et de Heidegger  ( oublions le, celui là , l’intelligentsia germanopratine lui a réglé son compte, c’est à peine s’il bouge encore une oreille) se tient Badiou et il était donc crucial de mettre en lumière son utilisation de la pensée toposique grothendieckienne , ce qui fut fait dans l’ensemble d’articles sur « la faute de Badiou «  :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/11/10/topostheory-le-peche-originel-dalain-badiou/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/11/11/topostheory-suite-1-la-faute-originelle-de-badiou/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/11/15/topostheory-suite-2-la-faute-de-badiou/

Mais continuons sur le « survol » des années 60 délirantes par Georges Gusdorf, ça vaut son pesant d’or :

»Les occidentaux ont été la première victime de la décolonisation  : ils ont fait amende honorable devant leurs anciens sujets et leur ont demandé les secrets de l’art, de la vérité et de la sagesse, oubliés par les Européens dans leur avidité  stérile pour les sciences et les techniques .. les sauvages d’hier sont devenus les Supermen d’aujourd’hui; ils peuplent désormais de leur présence prestigieuse le théâtre d’ombres de la conscience blanche, écœurée par les conquêtes de sa civilisation dominatrice…….

.. et le Grand Sachem Levi- Strauss célébra  les noces du sauvage et de l’ordinateur, après avoir découvert que nos frères inférieurs les primitifs étaient équipés de naissance des dispositifs cybernétiques de l’ordre moral, mental et social. Sous les yeux émerveillés des intellectuels du cinquième arrondissement et de ses grandes banlieues à travers le monde, les mythologies archaïques, décortiquées selon les méthodes de l’herméneutique structurale, révélèrent en transparence les prodigieux arcanes de la table de multiplication »

ce qui est décrit là de manière humoristiquement savoureuse, ce sont les trente années qui séparent l’année 1953 de sortie du livre de la « rétractation 1983 ».

Mais cédons la parole à Léon Brunschvicg justement, une vingtaine d’années avant 1953 :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/lhomme-occidental/

« Toute réflexion inquiète de l’Européen sur l’Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l’empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l’ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en  chassant les imaginations matérialistes  qui sont ce que l’Occident a toujours reçu de l’Orient »

ce qui répond   il me semble tout  à la fois à l’inflation subite et brutale des mythologies et au monologue angoissé de Baryton à propos de l’avenir de la raison, voire même du bon sens.

Le livre de Brunschvicg qui permet sans nul doute de dépasser ces interrogations angoissées sur « l’autre côté de l’intelligence «   est « Les âges  de l’intelligence « :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/07/26/brunschvicgagesintelligence-1-les-ages-de-lintelligence/

 

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