Stig Dagerman : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier «  (1952) et Jules Lequier

Stig Dagerman est un écrivain suédois célèbre :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Stig_Dagerman

Jules Lequier est un philosophe français mort en 1862, près d’un siècle avant Dagerman :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jules_Lequier

un philosophe précurseur de bien des mouvements du siècle suivant :

« Si à la fin du xixe siècle Charles Renouvier évoque la pensée de Lequier, il faudra attendre les travaux de Jean Grenier et de plusieurs autres spécialistes du philosophe pour comprendre les raisons pour lesquelles il a parfois été surnommé le « Kierkegaard français »[1],[2] et peut être considéré comme un précurseur de mouvements aussi divers que le néokantisme, le pragmatisme, l’existentialisme ou les philosophies du processus. »

Stig Dagerman et Jules Lequier  ont, en plus d’être deux grands esprits européens, le point commun d’être morts par suicide , enfin ce n’est pas tout à fait certain pour Lequier  :

»Le comportement de Lequier est alors devenu frénétique et erratique. Il a eu d’étranges hallucinations et a parlé de mettre fin à ses souffrances. Le mardi 11 février 1862, Lequier se rend à la plage avec Le Hesnan, se jette de l’eau sur la poitrine et saute dans la baie. Il nage jusqu’aux limites de ses forces, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’à peine visible parmi les vagues ; selon Le Hesnan, les dernières paroles de Lequier n’auraient pas été un cri de détresse mais un adieu à Nanine : « Adieu Nanine »[13]. À neuf heures du soir, le corps de Lequier échoue sur la grève[14].

Est ce un suicide ou un défi ; la question s’est posée »

À mon avis, la question ne se pose pas, il s’agit bien d’un suicide, analogue à celui du personnage joué par Robert Le Vigan dans «  Quai des brumes » , le film de Marcel Carné en 1938:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Quai_des_brumes_(film)

 

http://www.montmartre-secret.com/2018/12/robert-le-vigan-a-montmartre.son-chat.html

« En 1938, Marcel Carné fait jouer Le Vigan dans le film qui réunit Gabin et Michèle Morgan “Le Quai des Brumes”. Il y incarne un peintre qui tente de représenter, toile après toile, non pas la réalité, mais “les choses derrière les choses”.« 

Mais Stig Dagerman et Jules Lequier ont aussi un autre point commun : celui d’avoir écrit quelques uns des textes les plus beaux de la littérature mondiale.

Stig Dagerman a écrit en 1952, deux ans avant sa mort, « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » que l’on peut lire ici :

https://chabrieres.pagesperso-orange.fr/texts/consolation.html

 

Sur Jules Lequier , on doit citer le blog :

https://juleslequier.wordpress.com

où l’on trouve deux pages les plus belles et les plus denses de son œuvre  : « La feuille de Charmille » et « La dernière page «.

Il oriente dès le début sa pensée vers la recherche d’une première vérité , qui se révèle à lui comme la liberté absolue de l’être humain, libre de se créer soi même, mais responsable devant Dieu de l’usage qu’il fait de cette liberté : l’homme se crée lui-même, mais c’est Dieu qui crée cette liberté qui le caractérise. Lequier est donc à l’origine de l’existentialisme, mis à part que Sartre, un siècle plus tard, se présentera comme athée .

La découverte angoissante  de cette liberté  métaphysique est décrite dans « La feuille de charmille «  :

https://juleslequier.wordpress.com/la-feuille-de-charmille/

«Il est une heure de l’enfance qu’on n’oublie jamais : celle où l’attention venant à se concentrer avec force sur une idée, sur un mouvement de l’âme, sur une circonstance quelquefois vulgaire, nous ouvrit, par une échappée inattendue, les riches perspectives du monde intérieur : la réflexion interrompit les jeux, et, sans l’aide d’autrui, l’on s’essaya pour la première fois à la pensée.

Un jour, dans le jardin paternel, au moment de prendre une feuille de charmille, je m’émerveillai tout à coup de me sentir le maître absolu de cette action, tout insignifiante qu’elle était. Faire, ou ne pas faire ! Tous les deux si également en mon pouvoir ! Une même cause, moi, capable au même instant, comme si j’étais double, de deux effets tout à fait opposés ! et, par l’un, ou par l’autre, auteur de quelque chose d’éternel, car quel que fût mon choix, il serait désormais éternellement vrai qu’en ce point de la durée aurait eu lieu ce qu’il m’aurait plu de décider. Je ne suffisais pas à mon étonnement ; je m’éloignais, je revenais, mon coeur battait à coups précipités.

J’allais mettre la main sur la branche, et créer de bonne foi, sans savoir, un mode de l’être, quand je levai les yeux et m’arrêtai à un léger bruit sorti du feuillage.

Un oiseau effarouché avait pris la fuite. S’envoler, c’était périr : un épervier qui passait le saisit au milieu des airs.

C’est moi qui l’ai livré, me disais-je avec tristesse : le caprice qui m’a fait toucher cette branche, et non pas cette autre, a causé sa mort. Ensuite, dans la langue de mon âge (la langue ingénue que ma mémoire ne retrouve pas), je poursuivais : Tel est donc l’enchaînement des choses. L’action que tous appellent indifférente est celle dont la portée n’est aperçue par personne, et ce n’est qu’à force d’ignorance que l’on arrive à être insouciant. Qui sait ce que le premier mouvement que je vais faire décidera dans mon existence future ? Peut-être que de circonstance en circonstance toute ma vie sera différente, et que, plus tard, en vertu de la liaison secrète qui par une multitude d’intermédiaires rattache aux moindres choses les événements les plus considérables, je deviendrai l’émule de ces hommes dont mon père ne prononce le nom qu’avec respect, le soir, près du foyer, pendant qu’on l’écoute en silence. »

Ce passage est émouvant car Lequier y décrit la découverte de la réflexion , c’est à dire de ce que Marie Anne Cochet et la « philosophie réflexive «  (Maine de Biran, Lachelier, Lagneau, Brunschvicg, Nabert) nomment le « pouvoir d’actualisation » :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/11/cochetbrunschvicg-lintegration-des-moments-du-vecu-chronologique-dans-le-present-eternel-de-la-reflexion/

qui n’est autre que le « monde spirituel «  :

«ce jugement du présent éternel ressemble à un miroir profond où d’innombrable images naissent et se pénètrent mutuellement sans s’effacer jamais, mais en se modifiant les unes les autres par des valeurs nouvelles. Ainsi réfléchi, conservé , transformé , le mirage fluent des sens et des vies s’instaure en un monde spirituel, s’ordonne et s’unifie. Les intelligences s’y succèdent, se développant en lui et le développant à leur tour. C’est dans ce monde spirituel que nous trouvons le spectacle offert à notre réflexion. L’acte réflexif ne souffre pas d’altérations, le présent éternel ne se subdivise pas. Il est présent unitivement dans son activité . Mais les images sur lesquelles il s’exerce attendent d’un jugement toujours en progression leur cohérence, dans un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois. Et ce qui s’offre à la réflexion de notre conscience, ce sont les jugements par lesquels se sont instaurés les pays humains, où sont inscrites les lois et les volontés de l’esprit, où retentissent ses appels »

dont la présence en l’âme humaine peut être appelée «  Dieu » :

« À la limite, s’il faut nommer Dieu, il est cette Présence d’unité dans la conscience humaine. Toute autre définition en contredit la notion »

Une présence d’unité immanente à l’esprit humain que découvre Brunschvicg à la fin du « Progrès de la conscience «  et dont il affirme :

»nous devrons donc conclure qu’en dehors de la présence d’unité dans une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non point que l’on n’ait rien trouvé , mais parce qu’il n’y avait en effet rien à chercher »

Le texte extraordinaire de beauté  de Stig Dagerman , où il révèle les pouvoirs de l’écriture qui lui sont accordés face au désespoir devant la vie qui le conduira au suicide deux ans plus tard, apparaît comme une conséquence de son agnosticisme vis à vis de ce « pouvoir d’actualisation » qui crée les espaces et les temps :

https://chabrieres.pagesperso-orange.fr/texts/consolation.html

«Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.


En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime. »

Mais consolation de quoi ? on cherche une « consolation «  en cas d’une perte, d’un être cher, dont on sait bien qu’il s’agit d’une perte « inconsolable ». « Consolation » pour ce que nous savons tous implicitement , et qui est appelé ici « théorème zéro « :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Macbeth/Traduction_Guizot,_1864/Acte_V

« Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits pas d’un jour à l’autre, jusqu’à la dernière syllabe du temps inscrit ; et tous nos hier n’ont travaillé, les imbéciles, qu’à nous abréger le chemin de la mort poudreuse. Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau : la vie n’est qu’une ombre qui marche ; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s’agite sur le théâtre une heure durant, et qu’après on n’entend plus  ; c’est une histoire racontée  par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien «

ou bien, le prologue de  l’Ecclésiaste :

https://www.aelf.org/bible/Qo/1

« PAROLES de Qohèleth,   fils de David, roi de Jérusalem.

02 Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !

03 Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?

04 Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.

05 Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.

06 Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.

07 Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.

08 Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.

09 Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.

10 Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.

11 Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.

12 Moi, Qohèleth, j’étais roi d’Israël à Jérusalem.

13 J’ai pris à cœur de rechercher et d’explorer, grâce à la sagesse, tout ce qui se fait sous le ciel ; c’est là une rude besogne que Dieu donne aux fils d’Adam pour les tenir en haleine.

14 J’ai vu tout ce qui se fait et se refait sous le soleil. Eh bien ! Tout cela n’est que vanité et poursuite du vent.

15 Ce qui est courbé ne se redresse pas et ce qui manque ne peut être compté.

16 J’ai réfléchi et je me disais : C’est moi qui ai fait grandir et progresser la sagesse plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. J’ai approfondi la sagesse et le savoir.

17 J’avais à cœur de connaître la sagesse, de connaître aussi la sottise et la folie, et j’ai su que cela encore était tourment de l’esprit.

18 Beaucoup de sagesse, c’est beaucoup de chagrin. Qui augmente son savoir augmente sa douleur. »

La « consolation » cela consiste à remplacer la « présence d’unité » dans la conscience, en dehors de laquelle il n’y a rien, par .. rien : le Savoir encyclopédique, l’alcool, le sexe. Ou, comme dit Stig Dagerman, ce grand chasseur qui traque la consolation :

»En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?


Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.


Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche ! »

Cet écrivain immensément doué a désespéré en craignant que « sa vie ne soit qu’une errance absurde », c’est à dire ne menant pas à la « présence d’unité dans la conscience », en dehors de laquelle il n’y a rien.

Une « consolation » c’est le fini  mis à la place de l’infini, seul à même de ne pas décevoir l’âme humaine: en dehors de la présence d’unité dans une conscience il y a toutes les choses particulières, tout, c’est à dire rien; c’est l’amour du fini qui fait prendre les choses particulières du plan vital, c’est à dire la finitude,  pour l’infini

C’est à un diagnostic semblable, quoique par des développements différents , laissant place à l’esprit et à la liberté,  qu’aboutit « La dernière page » de Jules Lequier :

https://juleslequier.wordpress.com/la-derniere-page/

« Je vois un pays aride. Au milieu du pays, entouré de pierres et de cailloux, je vois un pin solitaire. Il est fouetté par le vent, par le vent de la mer.« 

comparant l’existence à un pays aride et l’être humain lui-même qu’est Lequier à un pin solitaire, fouetté par le vent.

« Il faut qu’il prenne sa résine, qu’il la mette dans un moule, qu’il en fasse de la lumière. S’il la laisse couler et se perdre, d’autres la prendront, la jetteront dans un moule et s’en feront une lumière trompeuse, pleine de fumée, qui ne permettra pas de distinguer la forme et la couleur des objets.« 

«La goutte de sang va tomber, si l’arbre étend sa branche ; elle ne tombera pas, s’il la relève. Si la branche se relève et si la goutte de sang ne tombe pas, cette même branche produira une grande lumière ; si la goutte de sang tombe, elle éteindra en tombant une partie du phosphore et la branche, au lieu de produire du feu, ne produira que du sang. »

c’est à dire que l’arbre  ( l’individu humain) à deux destins possibles : devenir soit lumière ( destin spirituel ) soit sang (destin limité au plan vital, du sang et du sol )

seule la liberté de l’être humain, qui lui est donnée par Dieu, peut créer son destin de lumière : « Il faut qu’il prenne sa résine, qu’il la mette dans un moule, qu’il en fasse de la lumière.« 

« Il faut dire à l’arbre de relever sa…« 

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