Le salut c’est l’élévation de la conscience à l’éternité , c’est à dire à l’immanence radicale, qui est le pouvoir d’actualisation de la réflexion, ou monde spirituel

Il est impossible de surestimer cet article consacré à Marie Anne Cochet et à ses développements, inspirés par l’étude de la philosophie brunschvicgienne, sur le « présent éternel de la réflexion », à distinguer du présent chronologique qui fuit comme « du sable qui nous coule entre les doigts » ( ou dans un sablier, dispositif rudimentaire pour mesurer l’écoulement du temps) :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/11/cochetbrunschvicg-lintegration-des-moments-du-vecu-chronologique-dans-le-present-eternel-de-la-reflexion/

« ce jugement du présent éternel ressemble à un miroir profond où d’innombrable images naissent et se pénètrent mutuellement sans s’effacer jamais, mais en se modifiant les unes les autres par des valeurs nouvelles. Ainsi réfléchi, conservé , transformé , le mirage fluent des sens et des vies s’instaure en un monde spirituel, s’ordonne et s’unifie. Les intelligences s’y succèdent, se développant en lui et le développant à leur tour. C’est dans ce monde spirituel que nous trouvons le spectacle offert à notre réflexion. L’acte réflexif ne souffre pas d’altérations, le présent éternel ne se subdivise pas. Il est présent unitivement dans son activité . Mais les images sur lesquelles il s’exerce attendent d’un jugement toujours en progression leur cohérence, dans un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois. Et ce qui s’offre à la réflexion de notre conscience, ce sont les jugements par lesquels se sont instaurés les pays humains, où sont inscrites les lois et les volontés de l’esprit, où retentissent ses appels »

Ce jugement du présent éternel, ne serait ce pas ce qui est représenté dans l’arcane XX du Tarot , précédent l’arcane XXI « Le monde «  ( le monde spirituel, pas le monde comme plan vital, cadre de l’histoire en tant « qu’histoire racontée par un idiot, qui ne signifie rien »)?

L’accès à cette « Immanence radicale «  est ce qui permet de « culbuter la mort « , mais du point de vue de l’esprit,  pas du point de vue du vivant, qui doit disparaître à la mort , selon une belle citation de Brunschvicg inspirée par Bergson:

«il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous,n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ? « 

Oui, le salut est en nous, et il consiste à déboucher dans l’éternité en esprit, et non selon la chair,  par la « porte étroite «  de l’instant , et non par la voie large, qui mène à la perdition, du temps chronologique de l’histoire, ce cauchemar dont Joyce voulait s’éveiller , ce « temps perdu  «  que Proust retrouve  à la fin de la « Recherche » ; il consiste à ne plus marcher de façon tangente à l’Esprit, ce qui crée le temps chronologique, illusion vitale, mensonge vital, mais à entrer dans la terre promise, qui est l’Esprit même.

Ce « jugement du Présent éternel «  est à mon sens l’Etendue Intelligible de Malebranche, qui n’est autre que l’Idée de l’Un , de l’unité de toutes les Idées. Cette Idée, la plus haute de toutes, que j’appelle pour cette raison (Idée de ) Dieu, est à la fin présente en personne, « en chair et en os » si j’ose dire, à la conscience, comme le montre l’observation de Brunschvicg, sommet de toute l’oeuvre  :

 » en dehors  de la présence d’unité à une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non  point  que nous n’ayons rien trouvé, mais parce qu’il n’y avait effectivement rien à chercher »

Marie Anne Cochet précise clairement que ce « pouvoir d’actualisation «  comme elle l’appelle est « implicite » et inconscient  : quand il est conscient, c’est à dire quand l’unité ( de toutes les Idées ) est présente à une conscience particulière, cet esprit particulier s’identifie à l’Esprit Universel, c’est là le salut. C’est là le sens, il me semble, de ce que dit Hegel dans l introduction à la Phénoménologie de l’esprit :

«le vrai est le Tout. Mais le Tout n’est que l’essence s’accomplissant définitivement par son développement. Il faut dire de l’Absolu qu’il est essentiellement résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité.  »

https://www.les-philosophes.fr/hegel/phenomenologie-esprit/Page-3.html

Jusqu’ici j’avais soigneusement fait la distinction entre les Idées, que j’appelais Idées divines , et les modèles humains ou mathèmes de ces Idées, mais cette distinction tombe : c’est là le sens de l’immanence radicale, sinon il subsisterait un reliquat de transcendance de l’Idée . Cela signifie qu’il existe un ultime Mathème qui est identique à l’Idée

»27veillant
28doutant
29roulant
30brillant et méditant
31
32avant de s’arrêter
33à quelque point dernier qui le sacre
34
35
36Toute Pensée émet un Coup de Dés
37 «

qu’est ce qui est présent à la conscience dans ce « jugement du présent éternel qui est le monde spirituel » ? Les Idées et leurs mathèmes, pas les images du passé ayant réellement existé dans le monde physique  : c’est pourquoi le « voyage temporel vers le passé » (proscrit par la physique einsteinienne ) est une mauvaise « transcription », d’ordre imaginaire, de cette possibilité réelle de l’esprit humain

Marie Anne Cochet s’exprime ainsi à propos de ce « pouvoir d’actualisation » , auquel «  aucune limite n’est pensable » et sans lequel « ne subsisterait ni passé ni futur, mais une instantanéité insaisissable et insituable. Toute connaissance s’exerce ainsi dans un inépuisable aujourd’hui. En lui s’insèrent tous les temps, s’évoquent tous les espaces »

»Ce pouvoir actualisant de la réflexion s’exerce d’une façon permanente, sans même que nous le constations «  Mais c’est lorsqu’il est conscient, c’est à dire lorsque nous le constatons, que se produit le salut, c’est à dire l’identité de l’esprit individuel et de l’Esprit universel.

Cet inépuisable aujourd’hui de la connaissance offre le visage d’un présent éternel qui progresse : il n’y a là de difficulté que pourune conscience vitale, ne pouvant juger que d’après le présent chronologique fuyant qui est son lot dans le monde vital .

»le présent éternel ne se subdivise pas. Il est présent unitivement dans son activité . Mais les images sur lesquelles il s’exerce attendent d’un jugement toujours en progression de vérification leur cohérence dans un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois . Et ce qui s’offre à la réflexion de notre conscience, ce sont les jugements par lesquels se sont instaurés les pays humains, où sont inscrites les lois et les volontés de l’esprit, où retentissent ses appels »

sauf qu’ici il ne peut y avoir des images, dont la cohérence n’aurait aucun sens : je propose donc de remplacer dans le passage ci dessus le mot « images » par le mot « idées »

Dans le beau film de Chris Marker « La jetée «  le « voyage temporel « est utilisé comme symbole d’une « mémoire «  différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés, qui pourrait restituer la présence des êtres disparus :

La Jetée Commentaire, Chris Marker

Seulement ce sont les images qui s’introduisent subrepticement à la place des idées :

»Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets. On recommence. Le sujet ne meurt pas, ne délire pas. Il souffre. On continue. Au dixième jour d’expérience, des image commencent à sourdre, comme des aveux. Un matin du temps de paix. Une chambre du temps de paix, une vraie chambre. De vrais enfants. De vrais oiseaux. De vrais chats. De vrais tombes. Le seizième jour, il est sur la jetée. »

Le fantasme du « voyage temporel «  est à la possibilité réelle de l’entrée dans le monde spirituel ce que l’image est à l’idée. Est ce là l’origine de l’interdit des images dans les religions sémitiques ? Je n’en sais rien .

les idées , dans le monde spirituel qui est l’inépuisable aujourd’hui de la connaissance, ce sont les mathèmes qui progressent « vers un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois » . Cette « suite »  des mathèmes en progression vers la Perfection de l’Idée est en quelque sorte un « itinéraire de la conscience  en Dieu » , « itinerarium mentis in Deum »

Nous avons déjà observé que les mathèmes de l’Idée de l’Un , c’est à dire de l’Etendue Intelligible, sont les ∞-cosmoi définis par Riehl et Verity:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/03/28/∞-cosmoi-riehl-verity-fibrations-and-yonedas-lemma-in-an-∞-cosmos/

https://ncatlab.org/nlab/show/infinity-cosmos

Nous disposons d’ores et déjà d’entités mathématiques concrètes qui sont des ∞-cosmoi , c’est à dire des mathèmes de l’Etendue Intelligible.  Pouvons nous observer cette « progression «  , quel que soit le sens à donner à cette notion? Telle est la tâche incombant à une nouvelle étude de ces entités mathématiques, mais en tout état de cause, une telle « progression «  doit faire l’objet de démonstrations  irréfutables.. à suivre donc..

 

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