Le grand sommeil en v.o. : le film de 1978 réalisé par Michael Winner

Dxdhttps://m.ok.ru/video/839034604034

C’est la deuxième adaptation du roman de Raymond Chandler, écrit en 1938 et publié en 1939:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Grand_Sommeil_(film,_1978)

Le film de 1978, qui se passe en Angleterre, est très différent de la version de Howard Hawks en 1946, avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, et plus proche du roman original de 1939 : la sœur aînée, qui s’appelle Charlotte Sternwood et non Vivian comme dans la version de 1946, essaye bien de séduire Marlowe, mais dans le but de l’avoir à sa botte et de se servir de lui. Charlotte est jouée dans le film de Michael Winner par Sarah Miles,  une actrice représentant bien le « swinging London » des années 60 que Michelangelo Antonioni a magistralement mis en scène dans « Blow up » en 1966, film où joue Sarah Miles:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/03/05/la-scene-du-concert-rock-dans-blow-up-de-michelangelo-antonioni-1966/

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Sarah_Miles

 

sa sœur cadette ( dans le film de Michael Winner) Carmilla ( Carmen dans le film hollywoodien de 1946) est une psychopathe qui ne supporte pas les hommes qui résistent à ses avances et les tue: c’est ce qui s’est passé pour Rusty Regan ( Shawn Regan dans le film de Howard Hawks) , l’époux de Charlotte , que Carmilla a assassiné : ne sachant que faire, Charlotte a demandé à Eddie Mars, le gangster, de faire disparaître le cadavre, qui est caché dans un puits (un « busard » ) dans le parc attenant à la maison des Sternwood. Et comme dans le livre, Marlowe repart sans réclamer  d’argent pour prix de son silence, mais en exigeant  de Vivian qu’elle mette sa sœur dans une clinique psychiatrique, et la menaçant  de tout raconter à la police si elle ne le fait pas. Et le film de 1978 finit sur le même monologue que le livre :

»What did it matter where you lay once you were dead? In a dirty sump or in a marble tower on top of a high hill? You were dead, you were sleeping the big sleep, you were not bothered by things like that. Oil and water were the same as wind and air to you. You just slept the big sleep, not caring about the nastiness of how you died or where you fell. Me, I was part of the nastiness now. Far more a part of it than Rusty Regan was. But the old man didn’t have to be. He could lie quiet in his canopied bed, with his bloodless hands folded on the sheet, waiting. His heart was a brief, uncertain murmur. His thoughts were as gray as ashes. And in a little while he too, like Rusty Regan, would be sleeping the big sleep »

Le grand sommeil (big sleep) c’est la mort , qui frappe de nullité et d’absurdité toutes les actions accomplies pendant la vie.

L’histoire d’amour romantique du film de 1946 est donc absente du livre comme du film réalisé trente ans plus tard en Angleterre.

La seconde version est aussi plus adaptée à « l’évolution des mœurs  « : le code Hayes devait encore être en vigueur à Hollywood en 1946 et tout ce qui pouvait choquer dans le livre  a soigneusement été gommé : ainsi c’est des photos pornographiques de Carmen nue et droguée que prend Geiger dans la villa de Laverne, cela disparaît du scénario qui a d’ailleurs été écrit par une équipe de trois auteurs parmi lesquels William Faulkner, l’auteur en 1931 de «  Sanctuaire « , qui est selon la célèbre préface de Malraux « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/05/18/sanctuaire-de-william-faulkner-1931-eros-tout-puissant-absence-dagape/

et pour reprendre les termes de Malraux, l’alcool faisait partie de la légende personnelle de Faulkner comme de celle de Chandler : c’est sans doute lui, John Barleycorn (comme le nommait Jack London, qui en avait lui aussi une connaissance intime, à tel point qu’il s’est suicidé ) qui provoque cette atmosphère de désespoir profond des romans de Faulkner comme de Chandler.

Ce désespoir s’énonce, dans le cas dont nous traitons ici , celui du « Grand Sommeil «  par la formule, qui résume bien tout ça à mon avis :

»la mort est le Maître absolu, contre lequel l’amour ne peut rien «

Mais le Maître absolu est il l’Absolu ?

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/12/30/le-maitre-absolu-est-il-labsolu/

J’ai dit ici à plusieurs reprises que nous sommes entrés en 1945 dans « l’ère de l’Absolu ». C’est là l’origine de la « guerre », à fleurets mouchetés pour l’instant, car moi aussi je suis à mes heures terriblement « fleur bleue », que je mène contre l’amour sous sa forme informe d’Eros. Non le Maître absolu n’est pas l’Absolu, simplement « un Maître venu d’Allemagne » ainsi que le chante Paul Celan

http://www.barapoemes.net/archives/2014/12/01/31062405.html

mais si comme on dit « l’amour est plus fort que la mort », ce n’est pas l’amour- Eros,  qui me semble devoir être identifié à la « nostalgie de la continuité perdue «  , c’est à dire le désir de mort et d’anéantissement (ne plus « souiller la surface «  du monde de sa particularité):

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/14/george-bataille-le-bleu-du-ciel-1935-le-jour-des-morts/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/comment-cest-samuel-beckett/

c’est « Amor Dei intellectualis «  qui est « plus fort que la mort «  c’est à dire Maître du Maître Absolu. Et cela consiste à faire de deux un :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t2/brunschvicg_progres_conscience_t2.pdf#page425

« L’intuition spino- ziste n’est rien si elle n’est éternelle et totale, si elle ne se rend capable d’appuyer la transparence et l’universalité de l’amour à l’immanence et à la certitude du vrai. En d’autres termes, il n’y a qu’un problème pour le philosophe, ou plus exactement on est philosophe dans la mesure où l’on parvient à ne plus poser qu’un problème, là où il y en a deux selon le vulgaire, et entre lesquels il lui paraîtrait ridicule de chercher le moindre rapport : aperce- voir la vérité dans une telle sphère d’évidence qu’elle ne jette plus d’ombre, porter son amour à une telle hauteur de désinté- ressement qu’il ne puisse plus devenir cause de tristesse et, par suite, de haine. Cela, c’est tout un pour Spinoza comme pour Platon. La dialectique du Banquet porte à son sommet le μάθημα, et l’Ethica more geometrico demonstrata s’achève dans l’unité de l’amour intellectuel chez l’homme et chez Dieu »

faire le deux un : une formule que l’on retrouve dans l’evangile de Thomas : la véritable signature de l’Absolu , comme Boehme disait « De signatura rerum «  :

http://soyezpassants.blogspot.com/2010/11/evangile-de-thomas-faire-le-deux-un.html

»Jésus vit les petits qui étaient au sein. Il dit à ses disciples :
Ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le Royaume.

Ils lui dirent :
Alors, en devenant petits, nous entrerons dans le Royaume ?

Jésus leur dit :
Lorsque vous ferez le deux Un et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,
l’extérieur comme l’intérieur,
le haut comme le bas,
lorsque vous ferez du masculin et du féminin un Unique,
afin que le masculin ne soit pas un mâle
et que le féminin ne soit pas une femelle,
lorsque vous aurez des yeux dans vos yeux,
une main dans votre main
et un pied dans votre pied,
une icône dans votre icône, alors vous entrerez dans le Royaume !

– Évangile de Thomas, 22

This entry was posted in Cinéma, Science-internelle. Bookmark the permalink.