Jack London : «  Le cabaret de la dernière chance «  ( « John Barleycorn »)

un grand livre , sur BeQ, la bibliothèque électronique du Québec:

https://beq.ebooksgratuits.com/classiques/London-cabaret.pdf

de Jack London, à la fois un autodidacte qui a tout lu,  un aventurier de l’esprit , ce que devrait être tout « intellectuel «  véritable , et un aventurier de la vie, un aventurier tout court, qui a exercé tous les métiers en bourlinguant sous toutes les latitudes :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jack_London

La cause de sa mort à l’âge de 40 ans  n’est pas connue avec certitude, mais certains de ceux qui ont étudié sa vie penchent pour le suicide :

»Il meurt le des suites d’un empoisonnement du sang causé par une urémie, maladie dont il souffrait depuis son voyage dans le Pacifique. Au moment de sa mort, il était également atteint de dysenterie, et était rongé par son alcoolisme.

Son usage de la morphine et son roman Martin Eden ont fait envisager l’hypothèse d’un suicide par overdose, tel l’écrivain, poète et chanteur Yves Simon, dans la biographie qu’il a consacrée à Jack London : Jack London, le vagabond magnifique[31] «

Dans « Le cabaret de la dernière chance » il raconte justement en partie sa vie difficile et misérable, avant la célébrité et la richesse à partir de 1900: il explique au début pourquoi il a voté en Californie pour le suffrage des femmes , comptant sur cette réforme pour mettre en place la Prohibition, qui sera promulguée en 1919, et se traduira par un désastre, faisant les affaires de la pègre . « John Barleycorn » c’est le nom donné en Amérique du Nord au whisky , que les Irlandais appellent « la créature », et par extension à l’alcool.

Ici rappelons nous le générique de « La horde sauvage «  de Sam Peckinpah, qui avait lui aussi une relation très intime avec «  la créature » , comme Jim Thompson, Edgar Poe, William Faulkner et Raymond Chandler et j’oserais dire que cela se voit, dans leur œuvre souvent très noire et désespérée ; au début de « La horde sauvage «  qui se déroule en 1913, dans un climat crépusculaire, à la frontière entre États Unis et Mexique, des buveurs repentis des « ligues de tempérance «  marchent et manifestent , mais sont pris dans une fusillade entre gangsters et « chasseurs de primes «  et massacrés

 

Les 10 parties de ce grand film (oui, je confesse une fascination admirative  pour l’oeuvre de Peckinpah comme pour celle de Faulkner, Poe et Chandler c’est grave docteur ?):

Un peu plus loin (page 8) London accuse John Barleycorn, qu’il personnifie comme c’est l’habitude dans les cercles d’anciens buveurs (mais je doute qu’il ait jamais pris place autour des tables des Alcooliques anonymes, organisation qui n’a d’ailleurs pris son essor qu’à partir de 1920, avec la Prohibition donc ) d’être à la fois « la franchise même et en même temps le roi des menteurs «  : «  il est de mèche avec la Camarde. Il conduit à la vérité toute nue et à la mort. Il produit des visions claires et des rêves immondes. Il est l’ennemi de la vie, et le maître d’une sagesse supérieure à celle de la vie »

Ici je m’inquiète : les thèses qui fondent ce blog , situant le « plan vital », la vie et ses passions,  en dessous de l’Esprit et devant être surmonté  pour que la conscience puisse s’élever au niveau de l’Idée, ne seraient elles pas inspirées par « la Créature » ? Cette  sagesse jugée ici «supérieure à celle de la vie » , ne consiste t’elle pas à ravaler ce qui est de l’ordre du vital à la finitude , celle du temps chronologique qui « nous file entre les doigts » et qui est créé par notre «  marche tangente à l’Esprit« ( c’est à dire l’Esprit universel, non l’esprit individuel, le « salut » consistant dans la prise de conscience de l’identité des deux, l’observation de Marie Anne Cochet ne revient elle pas à reconnaître comme Marx que « nous devons mourir parce que nous ne sommes pas adéquats à l’universel ») ?

Seulement, si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie !

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

« l’univers est bon, absolument bon, du moment que nous savons le comprendre; car nous sommes maîtres de n’y voir que ce qui s’unit à nous

« Rien ne peut interdire à l’intelligence de rencontrer dans le monde uniquement ce qui est fait pour elle, la loi d’où naît la vérité. Il n’y a pas d’évènement quelqu’inattendu qu’il soit , quelque contraire à nos tendances personnelles, qui ne serve à enrichir le domaine de notre connaissance.

Nous n’avons à redouter d’autre ennemi que l’erreur; et l’erreur, si nous savons l’avouer avec sincérité et nous en délivrer scrupuleusement, ne fait qu’augmenter le prix de la vérité définitvement possédée.

Rien ne peut empêcher la volonté de rencontrer dans le monde uniquement ce qu’elle cherche, l’occasion de se dévouer à l’intérêt supérieur de l’humanité; elle n’a rien  à craindre, hors ses propres défaillances.

Les obstacles qu’on dresse devant nous, les haines qui nous sont manifestées, ne servent qu’à purifier et à approfondir notre amour des hommes

Une fois que nous avons rempli l’univers de notre esprit,

il est incapable de nous rien renvoyer si ce n’est la joie et le progrès de l’esprit.

Et dés lors, ce que nous avons dit de l’univers, il faut le dire aussi de la vie.

La vie est bonne absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort.

La vraie religion est le renoncement à la mort;

elle fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme «

Et nous savons l’élever au dessus de la fragilité et de la mort si nous savons ( et non pas croyons) que le temps chronologique qui achemine à la mort est une illusion , face à ce qui seul est véritable : le jugement du présent éternel de la vie de l’esprit, avec le pouvoir d’actualisation de l’esprit humain qui fait que l’éternité progresse ( mais pas dans le temps chronologique) :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/01/01/le-salut-cest-lelevation-de-la-conscience-a-leternite-cest-a-dire-a-limmanence-radicale-qui-est-le-pouvoir-dactualisation-de-la-reflexion-ou/

«le présent éternel ne se subdivise pas. Il est présent unitivement dans son activité . Mais les images sur lesquelles il s’exerce attendent d’un jugement toujours en progression de vérification leur cohérence dans un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois . Et ce qui s’offre à la réflexion de notre conscience, ce sont les jugements par lesquels se sont instaurés les pays humains, où sont inscrites les lois et les volontés de l’esprit, où retentissent ses appels »

Tant qu’il reste des images ( qui sont d’ordre vital, donc obscures) et pas seulement des idées (intelligibles, c’est à dire mathématiques), une progression est possible, c’est à dire que la Perfection de l’Idée , qui caractérise ce qui est appelé « Jugement Dernier » n’est pas atteinte

C’est en cela que John Barleycorn est « ennemi de la vie »  ( de l’esprit ) : il réintroduit le temps chronologique qui achemine à la mort dans le sanctuaire de la vie de l’esprit, qui ne peut se développer que dans un présent éternel (ce que j’appelle ici « internité »)

Je ne connais aucune expression poétique de cette vérité que cette « vision » ( sans doute sous l’effet de la drogue ) de Théophile Gautier retranscrite dans « Le club des haschichins » :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Romans_et_Contes_de_Théophile_Gautier/Le_Club_des_Haschischins

«

IX

NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES

En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec une cordialité mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.

Ils disaient :

« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

— Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à cet événement ; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre. »

c’est à dire que dans ce fantasme cauchemardesque, dû à la drogue ou bien à John Barleycorn, l’internité , qui n’est autre que l’immanence radicale, le jugement du Présent éternel , est regardée comme « usée » c’est à dire temporelle : la mort est bien le Maître absolu. Et cela traduit l’emprise de « la créature » (alcool ou haschisch) maître des visions et hallucinations.

Jack London , qui était en cette matière un fin connaisseur , à tel point qu’il s’est tué quelque années plus tard (en 1916, alors que le livre « John Barleycorn «  date de 1913 ) écrit donc fort justement que «  John Barleycorn est ennemi de la vie » , conduisant à une sagesse usurpée qui prend le visage du désespoir absolu  selon laquelle le plan de l’Idée est fini , soumis à la finitude du plan vital et du temps chronologique.

C’est en ce sens qu’il est « de mèche avec la Camarde, conduisant à la vérité toute nue et à la mort «

la même chose peut d’ailleurs être dite d’Eros .

 

This entry was posted in Littérature-Poésie, USA. Bookmark the permalink.