Robert Altman : « Brewster McCloud « (1970) vo

Je n’ai pas trouvé de version en vf ou vostfr

https://m.ok.ru/video/844390140558

 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Brewster_McCloud

Je l’avais vu à sa sortie au début des années 70 avec sous titres, mais ce film n’ avait pas attiré mon attention alors. Dommage car c’était la décennie des « seventies » qui arrivait et le film était prémonitoire : le personnage «  archangélique «  de Louise ( joué par Sally Kellerman qui était déjà dans MASH) est en quelque sorte l’ange gardien de Brewster (Bud Cort ) et lui vient en aide contre tous ceux qui tentent de s’opposer à son projet de voler, et elle le met en garde contre le sexe , contre Eros donc, qui serait un empêchement à la réussite dans sa tentative de prendre son envol l’avertit elle constitue  l’activité humaine la plus proche de celle de voler. Et quand Brewster, qui est vierge, fait l’amour avec Suzanne ( Shelley Duvall ) l’archange Louise , qui porte dans le dos des cicatrices marquant la place d’anciennes ailes  s’en va, déçue et comprenant qu’elle ne peut plus rien faire contre la catastrophe finale, Brewster qui prend son envol mais qui retombe et s’écrase au sol peu après, exténué. Mais qu’est ce que cela veut dire ?

Je comprends mal l’anglais des films américains et dois m’aider de plusieurs sites commentant le scénario:

BREWSTER McCLOUD

 

http://www.money-into-light.com/2012/01/brewster-mccloud-robert-altman-1970.html

C’est Doran William Cannon , scénariste du film « psychédélique » Skidoo d’Otto Preminger en 1968, qui avait écrit un premier script :

« Brewster McLeod’s (Sexy) Flying Machine  »

mais cela avait déplu à Robert Altman qui l’avait profondément modifié, en réorientant le personnage de Brewster qui était initialement très ambigu (on pouvait se demander s’il n’était pas l’auteur des meurtres en série de tous ceux qui s’opposaient à son projet obsessionnel d’envol) vers le jeune homme naïf, idéaliste et vierge, obsédé par le sexe certes, qu’il ne connaît pas encore, (mais c’est son jeune âge qui veut ça ), qu’incarne Bud Cort dans le film

La capacité de voler, cela signifie la liberté ; et la liberté, ce n’est pas la liberté de faire ce que l’on veut, de voyager où l’on veut, de manger ce que l’on veut, c’est une condition nécessaire mais non suffisante : quelqu’un qui est privé du droit d’aller où il veut n’est pas libre, mais ce n’est pas parce qu’on a le droit d’aller où l’on veut que l’on est libre. Être libre, cela consiste à avoir la possibilité d’accéder à la vie de l’esprit « qui s’exerce dans un Présent éternel où Platon et Spinoza sont nos contemporains » , à pouvoir «  enlever la poussière du temps, déposée par le temps chronologique sur un tableau de Maître et contempler l’éternelle beauté du tableau ». Comme par exemple ce tableau de Cimabue, « Le Christ moqué », découvert récemment dans une maison de Compiegne :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Dérision_du_Christ

Pourquoi la liberté est elle symbolisée par le vol d’un oiseau ? Parce c’est en s’élevant dans les hauteurs que l’on élargit le panorama et que l’on contemple une vaste étendue terrestre tout en étant conscient qu’elle est une : la liberté est associée à la connaissance , à « l’inépuisable  aujourd’hui de la connaissance «  , c’est à dire à l’unification et à l’amplification du regard . Donc les avertissements de Louise l’archange à Brewster McCloud ne sont pas de simples leçons de morale, elle l’avertit simplement que l’activité sexuelle risque de lui « couper les ailes » et c’est bien ce qui arrive à la fin. Et la même chose peut et doit être dite à propos de l’alcool ou des autres drogues. C’est le sens des propos de Jack London dans le «  Cabaret de la dernière chance « :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/01/17/jack-london-le-cabaret-de-la-derniere-chance-john-barleycorn/

John Barleycorn et Eros sont ennemis de la vie et « de mèche avec la Camarde » en ce sens qu’ils sont ennemis de la liberté, seule possibilité pour la conscience de pouvoir échapper au temps chronologique qui achemine à la mort en réalisant que c’est une illusion :

»Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort….. 

 

…il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous,n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ? « 

Cette « racine intemporelle «  du temps chronologique, simplement vital, c’est qu’il est créé par notre marche tangente à l’esprit, c’est à dire notre impossibilité d’accéder à l’immanence radicale, qui est la « porte étroite » de l’instant présent , qui est la seule chose qui soit réelle mais qui tombe perpétuellement dans le passé qui est (immodifiable ).

Mettons qu’une femme m’a laissé entrevoir les «  plus grandes espérances » pour un rendez vous demain à 18heures. Les jours précédents, je ne suis plus dans l’instant présent, mais mon esprit est fixé de manière obsessionnelle sur ce rendez vous de 18 heures, je ne pense plus qu’à ça. Et la drogue ou l’alcool ont le même effet de me faire sortir des gonds, des « chevalets du présent », comme le récit de Théophile Gautier l’exprime sous forme poétique  :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Le_Club_des_Hachichins

«X. — NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES.

En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec une cordialité mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune. Ils disaient : — Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

— Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à cet évènement ; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

— L’éternité était usée ; il faut bien faire une fin, reprit un autre.

— Grand Dieu ! m’écriai-je frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze heures ?…

— Jamais… cria d’une voix tonnante Daucus-Carota, en me jetant son nez à la figure, et se montrant à moi sous son véritable aspect… Jamais… il sera toujours neuf heures un quart… L’aiguille restera sur la minute où le Temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes talons. »

ou bien sous forme de science fiction dans « La jetée » de Chris Marker :

La Jetée Commentaire, Chris Marker

«Il avait peur. Il avait entendu parler du chefs des travaux. Il pensait se trouver en face de Savant fou, du docteur Frankenstein. Il vit un homme sans passion, qui lui expliqua posément que la race humaine était maintenant condamnée, que l’Espace lui était fermé, que la seule liaison possible avec les moyens de survie passait par le Temps. Un trou dans le Temps, et peut-être y ferait-on passer des vivres, des médicaments, des sources d’énergie.

Tel était le but des expériences : projeter dans le Temps des émissaires, appeler le passé et l’avenit au secours du présent.

Mais l’esprit humain achoppait. Se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois, adulte. Le choc était trop fort. Après avoir ainsi projeté dans differéntes zones du Temps des corps sans vie ou sans conscience, les inventeurs se concentraient maintenant sur des sujets doués d’images mentales très fortes. Capables d’imaginer ou de rêver un autre temps, ils seraient peut-être capables de s’y réintégrer.

La police du camp épiait jusqu’aux rêves. Cet homme fut choisi enter mille, pour sa fixation sur une image du passé.

Au début, rien d’autre que l’arrachement au temps présent, et ses chevalets. On recommence. Le sujet ne meurt pas, ne délire pas. Il souffre.«

Simplement, le voyage temporel est un vieux rêve de l’humanité, qui va de pair avec le rêve trans-humaniste de l’immortalité, qui vient remplacer  la possibilité réelle de l’esprit humain dans son « pouvoir d’actualisation du jugement de l’éternel présent « , possibilité d’entrer dans le «  royaume des cieux » par la porte étroite de l’instant, en se tenant à l’écart de la « voie large «  de la temporalité vitale qui « mène à la perdition » ( à la mort ):

https://saintebible.com/matthew/7-13.htm

« 13Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. 14Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.«

Mais la différence entre le voyage temporel fantasmatique, interdit par la physique, et le pouvoir d’actualisation de « l’inépuisable aujourd’hui de la connaissance » est que lors de l’expérience décrite dans le film de Chris Marker , ce sont des images vitales qui se mettent à « sourdre « :

»On continue. Au dixième jour d’expérience, des image commencent à sourdre, comme des aveux. Un matin du temps de paix. Une chambre du temps de paix, une vraie chambre. De vrais enfants. De vrais oiseaux. De vrais chats. De vrais tombes. Le seizième jour, il est sur la jetée. »

Non pas de vrais oiseaux : des images d’oiseaux.

Par contre dans l’accès au présent éternel de l’esprit comme Immanence radicale, ce sont des idées qui jaillissent.

C’est cela la signification symbolique de l’expérience du vol, qui a toujours fasciné l’humanité , plus encore que l’immortalité sous forme d’une vie perpétuelle dans le monde.

 

 

 

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