Robert Aldrich : « En quatrième vitesse » ( Kiss me deadly vf) 1955

https://libertyvf.biz/films/streaming/8449-en-quatrieme-vitesse.html

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Ce que décrit Aldrich dans ce qui ressemble à s’y méprendre à un film noir, ce n’est rien moins que la fin du monde : une réaction nucléaire en chaîne, qui se propage, à partir d’une villa de luxe située au bord de la mer, en Californie , appartenant à un médecin pessimiste sur le devenir de l’humanité, qui connaît bien la mythologie, le Dr Soberin, acoquiné avec des gangsters et un marchand d’art, William Mist , auquel il fournit de puissants somnifères, lui permettant d’échapper aux interrogatoires.

L’ actrice qui joue   Lily Carver, la compagne de Christina Bailey, n’est autre que Gaby Rodgers :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/En_quatrième_vitesse

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Gaby_Rodgers

née en Allemagne, en 1928, de son vrai nom Gabrielle Rosenberg, qui était de la famille d’Edmund Husserl («Rodgers was the daughter of Jewish art dealer Saemy Rosenberg,[1] and the great-niece of the philosopher Edmund Husserl.[2]Rodgers was born in Germany but emigrated with her family to Amsterdam, London and finally into the United States because of the Third Reich. In Amsterdam, she played marbles with Anne Frank as her family knew the Franks.« )

 

https://web.archive.org/web/20180214143544/http://easthamptonstar.com/Archive/1/Gaby-Rodgers-Life-Upon-Wicked-Stage

Au début du film Christina Bailey (jouée par Cloris Leachman)  fuit , nue sous son imperméable, une clinique psychiatrique où elle était enfermée, sur ordre de la police, pour y subir des interrogatoires  . Se doutant qu’elle va être rattrapée par ses bourreaux, elle cite au détective Mike Hammer un vers de la poétesse anglaise Christina Rossetti : «  Remember me «  «  Ne m’oubliez pas « :

https://www.poetryfoundation.org/poems/45000/remember-56d224509b7ae

un très beau poème qui est de nouveau évoqué à la fin:

»

For if the darkness and corruption leave
         A vestige of the thoughts that once I had,
Better by far you should forget and smile
         Than that you should remember and be sad.
  • «

« car si l’obscurité et la corruption laissent une trace des pensées que j’avais, alors il vaut mieux que tu m’ oublies et que tu sois souriant plutôt que de  te souvenir de moi  avec tristesse » dans ces vers, la poétesse vise sans doute l’obscurité et la corruption de la mort , mais dans le film l’obscurité et la corruption sont celles de notre époque « apocalyptique «  et individualiste où chacun ne pense qu’à réussir et être riche et puissant, à l’image de Mike Hammer dont se moque gentiment Christina au début bien qu’il l’ait provisoirement sauvée en la prenant en auto-stop.

Husserl, la philosophie, Heidegger ( dont Gaby Rodgers  se souciait comme il apparaît dans l’article en anglais plus haut), Christina Rossetti, la poésie religieuse, tout cela oriente la pensée vers autre chose qu’un nouveau film policier , vers le thème de l’oubli qui semble être le « péché contre l’Esprit «  de l’humanité moderne . Seulement la philosophie justement nous apprend à distinguer deux sortes d’oubli : l’oubli de l’être qui est le thème principal de Heidegger, élève de Husserl, et l’oubli de l’un de Charles Singevin :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/pensee-selon-letre-et-pensee-selon-lun-ensembles-categories-topoi-foncteurs/

https://ledieudesphilosophes.wordpress.com/2013/04/02/charles-singevin-de-letre-a-lun/

Mike Hammer a une conception un peu plus triviale de l’oubli : «  sers moi un double scotch et laisse la bouteille «

C’est que peu à peu se mêle  à l’intrigue un autre thème : celui du nucléaire. Le film  fut tourné dix ans après Hiroshima, et l’éventualité d’une guerre atomique angoissait alors pas mal de monde.

Christina avait avant de mourir caché dans une armoire de club sportif  une sorte de valise contenant de la matière radio-active en fusion, puis avalé la clef. Après avoir pratiqué l’autopsie, le chirurgien Kennedy retrouve la clef et exige beaucoup d’argent en cash pour la donner à Hammer, ce qui oblige celui-ci à jouer des muscles en torturant le vieillard avec un rictus sadique.

Velda, la « secrétaire » de Mike Hammer, que celui- ci, un peu maquereau sur les bords, utilise pour hameçonner des hommes dans les affaires de divorce qui forment son quotidien, appelle cela « la quête du grand n’importe- quoi «  : personne ne sait ce que c’est, sauf que ça vaut cher, et que cela provoque des meurtres en cascade, la première à mourir étant Christina Bailey, qui écrit à Mike Hammer une lettre disant : «  souvenez vous de moi ». Nicolas Raymondo est un savant très inquiet lui aussi sur le devenir de l’humanité, c’est dans son armoire qu’est cachée la mystérieuse mallette « radio- active «  dont Christina possède la clef qu’elle avale avant de mourir. Ce Nicolas Raymondo parle du « Grand n’importe quoi » qui obsède tout le monde comme d’une chose « très importante mais qui n’a aucune importance » ou d’une « énigme qui ne signifie rien « . J’observe simplement que cela ressemble à la manière allusive  et sybilline de parler des anciens alchimistes sur « notre matière première qui ne vaut rien et que l’on peut se procurer facilement « .

Mike Hammer obtient la clef par la violence, il découvre la mallette, l’entrouvre juste assez pour se brûler le poignet, Pat son ami policier , voyant la cicatrice, prononce juste quelques mots : «  Projet Manhattan, Los Alamos, Trinité « , Mike Hammer lui donne la clef mais entre temps les gangsters agissant pour le compte du Dr Soberin ont subtilisé la mallette qu’ils rapportent à leur chef dont Lily Carver, qui s’avère être une détraquée , est aussi complice . J’ai évoqué plus haut  les deux sortes d’oubli dont la philosophie est censée prémunir: oubli de l’être (Heidegger) et oubli de l’un ( Singevin, Brunschvicg) , une observation de Soberin à Lily nous oriente vers l’un : «  vous méritez la moitié du pactole, mais malheureusement cet « objet » ne peut être partagé », Lily dit alors : «  dans ce cas, je veux tout » et elle abat le bon docteur qui l’a avertie en la comparant à Pandore, la femme de Lot, et a aussi tenté de lui expliquer ce qu’il y a dans la mallette en faisant alllusion à la tête de Méduse. Seulement Lily, si curieuse, ouvre la mallette et déclenche l’apocalypse.

L’oubli de l’être consiste à confondre l’Etre et l’étant, comme le rappelle Heidegger. Mais à mon sens, et c’est là d’ailleurs le thème principal de ce blog, c’est dans l’oubli de l’un que réside la déchéance de l’humanité moderne , à cause de l’objectivation scientifique. Mais ce n’est pas une fatalité inévitable, je mets ici  en-avant  une conception de la science qui ne serait pas un « itinéraire de l’égarement «  c’est à dire qui ne considèrerait pas l’Un, Idée de toutes les Idées, comme un  objet total, un Tout qui serait une sorte de gâteau qui peut être partagé :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/06/25/cochetbrunschvicg-la-scienceinternelle-comme-connaissance-integrale-gnosis/

« Comment l’esprit est-il amené à se poser le problème de la modalité du jugement, et en quels termes se présente ce problème ? telles sont les questions préliminaires auxquelles nous avons à répondre. Or, si nous voulons éviter l’arbitraire dans nos recherches, nous ne devons prendre d’autre point de départ que précisément cette nécessité de traiter les questions préjudicielles, de mettre en question la question elle-même. C’est cette nécessité qui définit l’investigation philosophique. Tandis que, dans une science déterminée, le savant étudie, suivant une méthode qui lui est imposée à l’avance, un objet dont il a admis à l’avance l’existence, le philosophe doit commencer par découvrir l’objet et la méthode de sa recherche, objet toujours nouveau, méthode toujours nouvelle, en ce sens qu’il lui demeure toujours possible d’en fournir une démonstration originale et plus profonde. C’est que la philosophie veut être une connaissance intégrale : or une connaissance ne peut espérer de devenir intégrale qu’à la condition de pouvoir sans cesse élargir son objet et perfectionner sa méthode.
Que sera cette connaissance intégrale ? Ce sera, semble-t-il, la connaissance de l’objet total. Les premiers métaphysiciens se sont, en effet, attachés à l’objet pour le déterminer comme total ; mais l’impossibilité d’atteindre à un résultat stable dut convaincre l’esprit que non seulement le problème ainsi posé dépassait la puissance de l’intelligence humaine, mais qu’il était même incompatible avec sa nature. Comment être sûr, en effet, que l’objet était directement atteint, était absolument objet, alors qu’on faisait abstraction de la connaissance que nous en prenons ? Avant de prétendre juger une oeuvre étrangère, il faut en avoir fixé la traduction ; avant de discuter sur l’objet, il faut en posséder la connaissance intégrale. Dans l’ordre philosophique, l’intuition de l’objet suppose la réflexion sur cette prétendue intuition. Bref, la philosophie qui était une ontologie, devint la critique, c’est-à-dire que l’être en tant qu’être cessa d’être une idée philosophique, puisque c’est par définition même la négation de l’idée en tant qu’idée. La spéculation philosophique, étant un genre de connaissance, ne peut décider que de l’être en tant que connu, ou, mieux encore, puisqu’elle pose d’une façon absolue le problème de la connaissance, elle juge la connaissance en tant qu’être. De ce point de vue auquel il faut que l’esprit s’accoutume lentement et laborieusement, la connaissance n’est plus un accident qui s’ajoute du dehors à l’être, sans l’altérer, comme est devant un objet un verre parfaitement transparent ; la connaissance constitue un monde qui est pour nous le monde. Au-delà il n’y a rien ; une chose qui serait au-delà de la connaissance, serait par définition l’inaccessible, l’indéterminable, c’est-à-dire qu’elle équivaudrait pour nous au néant.
En dehors de toute tentative pour atteindre l’objet total, quel moyen reste-t-il à la philosophie pour parvenir à la connaissance intégrale ? Sans prétendre déduire a priori cette connaissance intégrale, ne peut-on tout au moins déterminer les conditions auxquelles elle devra satisfaire ? Tout d’abord, une connaissance ne sera adéquate, ou même homogène, à son objet que si elle est la connaissance de la connaissance même ; autrement, cette connaissance n’est qu’une traduction ou une projection. Il manque à la représentation d’une douleur ce par quoi la douleur est douleur ; le concept d’un acte volontaire n’est pas un acte volontaire. Une telle connaissance est indirecte, et par suite imparfaite. Ainsi, sans nier en quoi que ce soit la réalité de la douleur ou de la volonté, il faut soutenir que leur étude ne peut être la partie fondamentale et primitive de la philosophie, parce que la méthode analytique de la philosophie n’est pas adaptée à de tels objets. La philosophie procède par concepts ; or un concept n’enferme intégralement qu’un autre concept. L’intelligence. n’est transparente qu’à l’intelligence ; la seule certitude peut être objet de certitude. Toute doctrine par conséquent qui présenterait une faculté non représentative, le sentiment ou la volonté, comme supérieure à la représentation et comme indépendante d’elle, sera une doctrine non philosophique. Elle pourra exprimer une grande vérité religieuse ; elle pourra avoir une grande efficacité morale ; mais elle ne sera pas susceptible de justification rationnelle, et elle sera reléguée à bon droit parmi les doctrines qualifiées de sentimentales, de mystiques, ou de tout autre nom qui en marque le caractère irrationnel.
Ce n’est pas tout, Puisque cette étude doit être une étude philosophique, il faut qu’elle satisfasse à une seconde condition. En effet, dans toute étude d’ordre scientifique, l’esprit qui connaît et l’objet qui est à connaître sont en présence l’un de l’autre, tous deux supposés fixes et immuables. Si l’esprit de l’observateur était altéré par l’observation même, si la loi des phénomènes pouvait être modifiée au cours de l’expérience, il n’y aurait plus de place pour une vérité scientifique. Aussi l’étude de la connaissance, quand elle veut procéder d’une façon scientifique, doit-elle se donner à elle-même un objet qui puisse être mis en quelque sorte à l’abri de toute modification survenant au cours même de l’observation et due au caprice de l’observateur ; par exemple, elle enferme la pensée dans le langage qui, par hypothèse au moins, l’enveloppe et la moule exactement ; c’est à travers les formes du langage qu’elle étudie les lois de la pensée, et ainsi c’est à bon droit qu’une telle science peut prétendre à l’objectivité. Mais, à cause de cette objectivité même, cette science n’épuise pas la connaissance de la connaissance. Elle repose, en effet, sur un postulat, parce qu’elle est une science et que toute science implique ce postulat nullement négligeable qui est le savant. Or le savant peut, et doit, s’étudier lui-même. Alors il met en question ce qui était le postulat de la science, c’est-à-dire qu’il franchit les limites de la science pour essayer d’atteindre à la réflexion philosophique. Au regard de cette réflexion, l’analyse de la connaissance est toute différente de l’analyse scientifique que nous présentions tout d’abord. Dans cette science objective de la connaissance, il. était permis au savant, psychologue ou philologue, de comparer les différentes phases par lesquelles passait l’enfant et de suivre l’évolution de son esprit depuis le jeu automatique de la conscience spontanée jusqu’au mécanisme du raisonnement le plus abstrait ; c’est là une question d’ontogenèse, l’étude d’un enfant par un adulte, analogue à celle de l’embryologie. Mais s’ensuit-il que, philosophiquement, la pensée d’un savant lui-même, la pensée rationnelle, ait pu naître à la suite d’une pareille évolution ? qu’elle ne soit que la résultante de sensations et d’associations ? Posée en ces termes, la question n’a plus de sens ; car il faudrait, pour la résoudre, que le savant se supposât lui-même disparu, et se demandât ce qu’il pouvait être avant qu’il fût, qu’il se fît à la fois, suivant l’expression platonicienne, plus jeune et plus vieux que lui-même. La question d’ontogenèse pouvait être résolue facilement du point de vue de la science qui suppose un centre fixe d’observation. Si l’on supprime ce centre, il n’y a plus de prise pour l’analyse et pour la critique : pour se donner l’air d’atteindre l’absolu, on est tombé dans le vide. Ainsi le problème de l’origine que pose l’empirisme échappe à la critique philosophique, dès qu’il veut traiter de l’origine absolue et acquérir une portée métaphysique.«

Au cours du film d’Aldrich, le dialogue de Mike Hammer avec le chirurgien devant le cadavre autopsié de Christina est un bon exemple de cette déchéance intellectuelle propre à la modernité . Cela tourne autour du poème énigmatique de Christina Rossetti  :

»For if the darkness and corruption leave

A vestige of the thoughts that once I  had «

oui mais Christina est morte, poursuit Mike Hammer, et ses pensées sont mortes avec elle, donc ce que nous cherchons ne peut être une pensée, ce doit donc être un objet qu’elle a laissé , un objet assez petit pour qu’elle puisse le cacher en l’avalant, une clef »

La conclusion est factuellement juste, mais il est faux de croire qu’une pensée puisse être anéantie si elle s’élève à hauteur du plan de l’Idée :

« La vie de l’esprit se développe dans un présent éternel. Platon, Spinoza sont nos contemporains car ce qui fut chronologique dans leurs écrits n’est plus que la poussière déposée par le temps sur un tableau de maître. Nous l’écartons sans peine, et contemplons l’éternelle beauté du tableau «

Cette objectivation de l’un est justement représentée parfaitement dans la « fusion nucléaire », qui est une désintégration,  une réaction en chaîne, c’est à dire l’exact contraire de l’unification . Depuis 1955, aucune guerre nucléaire n’a eu lieu, mais en 1986 avec Tchernobyl l’humanité a frôlé l’apocalypse.

Oppenheimer, directeur scientifique du Projet Manhattan , appelait « Trinity «   la première bombe atomique expérimentale ayant explosé dans le désert du Nouveau- Mexique et récitait en sanskrit, en observant l’explosion , des vers de la Bhagavad-Gita :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Robert_Oppenheimer

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Trinity_(essai_atomique)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Projet_Manhattan

Oppenheimer, fils d’une famille riche et cultivée, a choisi ce nom de « Trinity «  en référence au poème de John Donne:

Atomic Poems: Oppenheimer, Ginsberg and Linkin Park

http://www.northernrenaissance.org/the-destroyer-of-worlds-in-his-newfoundland/

https://cosmologie.wordpress.com/manhattan/los-alamos/los-alamos-trinity/

Mais si ce qui est vraiment religieux c’est l’unité, il n’y rien de chrétien dans cette destruction résultant de la fission nucléaire.

Et c’est bien là le sens des allusions , dans le film d’Aldrich, à cette «  énigme sans mystère », à ce qui est « suprêmement important mais sans aucune importance ».

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Trinité_(christianisme)

 

 

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