L’erreur d’Alain Badiou : Brunschvicg et le concept


C’est un article de Sébastien Robert :

http://www.e-litterature.net/publier2/spip.php?article642

à propos d’une conférence donnée par Badiou à Buenos Aires :

https://www.lacan.com/badfrench.

Badiou situe au début du XX eme siècle  l’origine de la séparation dialectique de la philosophie française en deux lignes distinctes :

»Alors d’abord, l’origine. Pour penser cette origine, il faut remonter au début du XXème siècle où sâopère une division fondamentale de la philosophie française: la constitution de deux courants véritablement différents. Je donne quelques repères: en 1911, Bergson donne deux conférences très célèbres, à Oxford, et publiées dans le recueil de Bergson qui a pour titre La pensée et le mouvement, et en 1912, en même temps donc, paraît le livre de Brunschvicg qui a pour titre Les étapes de la philosophie mathématique. Ces deux interventions philosophiques interviennent juste avant la guerre de 14. Or, ces deux interventions indiquent l’existence de deux orientations extrêmement différentes. Dans le cas de Bergson, nous avons ce qu’on pourra appeler une philosophie de l’intériorité vitale: la thèse d’une identité de l’être et du changement, une philosophie de la vie et du devenir. Cette orientation continuera pendant tout le siècle jusqu’à Deleuze inclus. Dans le livre de Brunschvicg, on découvre une philosophie du concept appuyée sur les mathématiques, la possibilité d’une sorte de formalisme philosophique, une philosophie de la pensée ou du symbolique et cette orientation a continué pendant tout le siècle, en particulier, avec Lévi-Strauss, Althusser ou Lacan.

Nous avons donc au début du siècle ce que j’appellerais une figure divisée et dialectique de la philosophie française. D’un côté, une philosophie de la vie ; de l’autre, une philosophie du concept. Et ce problème vie et concept va être le problème central de la philosophie française, y compris dans le moment philosophique dont je parle, celui de la deuxième moitié du XXème siècle. »

Le livre « Étapes de la philosophie mathématique « , datant de 1912, peut être lu ici :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-etapes/

ou ici :

https://quod.lib.umich.edu/u/umhistmath/AAN8827.0001.001?rgn=main;view=fulltext

Sébastien Robert s’oppose à ces considérations de Badiou, consistant à classer Brunschvicg parmi les « philosophes du concept » , et cela en s’appuyant sur « Les étapes de la philosophie mathématique « :

« Une philosophie du concept appuyé sur les mathématiques, une philosophie de la pensée et du symbolique et cette orientation a continué pendant tout le siècle, en particulier avec Lévi Strauss, Althusser ou Lacan. Nous avons donc au début du siècle ce que j’appellerais une figure divisée et dialectique de la philosophie française. D’un côté, une philosophie de la vie [Bergson] ; et de l’autre, une philosophie du concept. »

L’article cite en plusieurs endroits Brunschvicg lui même :

»Il ne saurait y avoir de concepts en pure compréhension ; car des qualités qui ne formeraient pas un faisceau et ne se rattacheraient pas à un objet, fusse un objet hypothétique ou chimérique, ne seraient nullement des qualités pensées comme telles. Il n’y a pas de concept en pure extension, parce que les individus qui ne seraient pas déterminés à l’aide d’un caractère perceptible, si vague qu’il soit, ne seraient nullement des objets pensés comme tels. Nous pourrions dire qu’il n’y a pas de concept du tout si, comme il est de tradition dans nos manuels de philosophie, à commencer par la Logique de Port-Royal, on entend par concept un élément simple de représentation correspondant au terme qui est l’élément simple du discours ; il n’y a que des jugements […] La réalité mentale de la notion de Français, c’est la synthèse de l’extension et de la compréhension dans une relation qui, explicitée, prendrait la forme d’une proposition telle que celle-ci : Les Français sont français. »

c’est une philosophie du jugement, c’est à dire de l’activité jugeante, qui est unité en acte, unification :

»Le sujet est celui qui juge, et juger est un acte. Le sujet est activité. »

»Le jugement doit être regardé comme le commencement et le terme de l’esprit, comme l’esprit lui-même absolument parlant «

J’ai cité, justement dans le plus récent article sur « L’immanence  des vérités «  de Badiou :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/03/25/badiouetreevenementt3-la-strategie-philosophique-de-badiou-immanence-finitude-infini-referent-ontologique-absolu/

Marie Anne Cochet qui est à mon avis la meilleure interprète de Brunschvicg : j’étudie dans le hashtag #CochetBrunschvicg son livre de 1937 «  Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg « , qui est difficile à trouver dans le commerce.

Voici ce qu’elle dit :

»Le porteur du jugement doit donc encore se libérer de la fixité dans la chose jugée s’il ne veut pas se représenter et présenter aux autres un mirage encore. Son jugement n’est jamais que la courte halte sur la route qui mène vers un jugement plus vrai, car la vérité n’est jamais épuisée, puisqu’elle manifeste le pouvoir unificateur de l’esprit qui ordonne un multiple, inépuisable aussi. Esprit-vérité….cette notion de vérité, acte de présentification en dehors duquel rien n’existe, ne doit pas rester confuse. Malgré le dédoublement qui résulte du passage du présent éternel au présent chronologique essentiellement fuyant, il ne s’agit pas d’un dualisme car rien n’est séparé dans l’acte spirituel. Il ne s’agit pas non plus d’un monisme, la notion d’un tout accomplissant justement cet arrêt qui trahit l’acte de l’esprit…. la réalisation de l’Un séparé est aussi exclue que celle du Transcendant, dont elle est l’expression.Seule la participation à l’unité en acte est requise. Elle est justifiée par l’inévitable et nécessaire présence de ce qui pense et de ce qui est pensé , par leur dépendance étroite et mutuelle… il n’y a donc ni dualisme ni monisme mais spiritualisme perpétuellement offert à la vérification d’une expérience soumise à la vérité du rapport »

Le jugement peut toujours être amélioré, c’est là le « progrès de la conscience » de Brunschvicg, comme aussi le « pouvoir d’actualisation «  du Présent éternel en lequel s’exerce la vie de l’esprit:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/11/cochetbrunschvicg-lintegration-des-moments-du-vecu-chronologique-dans-le-present-eternel-de-la-reflexion/

Oui, l’éternel peut être actualisé : Raison pour laquelle je l’appelle ici « internel »

D’ailleurs Marie Anne Cochet serait d’avis de remplacer le terme « esprit » par « intelligence « qui traduit selon elle le terme grec « νους«  qui se retrouve dans « noosphere » et le terme « éternel » par «  atemporel « :

« Nous adoptons, comme il se doit, la terminologie du philosophe que nous étudions. C’est d’après lui que nous employons le mot « esprit » ou « éternel », quoique ces deux termes nous semblent chargés d’un sens mystique qui prête à des interprétations confuses voire déviées. Nous aurions préféré dire : intelligence, au sens du terme «νους », sens à la fois exhaustif et expressif du savoir réfléchi, qui est ici en question, et atemporel, qui reste exact sans être évocateur. De même pour le mot « connaissance « . Le rapport entre la connaissance intégrale, centrée par le Présent éternel, qui se démontre chronologiquement, est toujours négligé «

Marie Anne Cochet qui démontre l’inutilité de la question «  qu’est ce que c’est ? »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/03/27/arthur-jensen-cest-a-dire-georges-soros-dans-network-emmanuel-macron-alain-badiou-et-henosophia-toposophia-μαθεσις-uni√/

«C’est le livre de Brunschvicg « La modalité du jugement «  , qui est sa thèse, datant de 1897, qui emploie ce terme, et c’est le livre le plus important pour comprendre le commentaire de Marie Anne Cochet, qui écrit que ce livre « fixe le point central de notre propre analyse sur le mouvement de réintégration du concept dans la conception ». Toutes les apories que nous avons rencontrées précédemment dans le questionnement de type ontologique « qu’est ce  qu’il y a ? »  proviennent de ce que nous nous fixons sur des points d’arrêt qui sont des mots ( « il y a l’arbre ») en ignorant le double mouvement qui y aboutit.

Le premier mouvement part du choc initial : «  cela est « pour aboutir à une détermination particulière : «  cela est vert » à partir aussi des expériences passées de choses vertes, fixées dans le mot « vert ». Ce mouvement  qui forme le concept va de la puissance unifiante, éternellement active et immanente, dans le « cela est » à la chose à unifier, qu’elle soit pierre, arbre, brin d’herbe ou univers. Il crée ce qui est extérieur («  arbre situé devant ma fenêtre »). Mais il y a un second mouvement, de retour, qui revient du créé au pouvoir créateur, mouvement de nature réflexive : il réfléchit, non la chose créée, mais le pouvoir créateur lui même, ne laissant plus au concept que la valeur d’une expression provisoire de ce pouvoir : il saisit l’acte de l’esprit, qui est unité en acte, unification.

La connaissance intégrale ne s’inscrit pas dans le cadre sujet-objet traditionnel, elle n’est pas plus attachée au sujet qu’elle n’est dépendante   de l’objet. Mouvement libre de l’esprit,    qui crée son champ d’expérience par son acte même, elle réside en l’intervalle qui unit l’objet au sujet . C’est elle qui confère la réalité intellectuelle aux deux. Elle est donc de nature fonctorielle, dans la théorie des catégories les foncteurs ou morphismes prédominent sur les objets qu’ils relient. Ce mouvement spirituel de la connaissance s’établit, pour la conscience qui le conçoit, par la position du présent éternel, acte de la réflexion. Il ne faut donc pas parler de la connaissance de l’être , mais de l’acte éternellement agissant de la connaissance, sans lequel s’évanouit toute réalité comme toute conscience. C’est là ce qui permet de comprendre pourquoi la question portant sur l’être, «  qu’est ce qu’il y a ? » et mal posée : Le questionnement doit porter sur l’un immanent, qui est unité en acte. A la fin du « Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale «  Brunschvicg aboutit à la même conclusion : en dehors de l’unité en acte dans une conscience, il n’y a rien, c’est à dire le multiple pur des objets, que Badiou nomme « Être «  : tout, c’est rien. »

Au total, la dualité vie- concept doit à mon sens être remplacée par la dualité être – un déjà observée par Frank Jedrzejewski dans ses travaux scientifiques :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/24/en-france-du-nouveau-franck-jedrzejewski-diagrammes-et-categories-these-et-introduction/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/02/12/resume-de-la-these-de-frank-jedrzejewski-diagrammes-et-categories-lun-comme-dual-de-letre/

Je parlerais pour ma part de la philosophie brunschvicgienne comme d’une philosophie de l’un immanent, ou de l’idée comme résultant du « jugement du présent éternel «  qui est le pouvoir d’actualisation de Melle Cochet :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/12/11/cochetbrunschvicg-lintegration-des-moments-du-vecu-chronologique-dans-le-present-eternel-de-la-reflexion/

« ce jugement du présent éternel ressemble à un miroir profond où d’innombrable images naissent et se pénètrent mutuellement sans s’effacer jamais, mais en se modifiant les unes les autres par des valeurs nouvelles. Ainsi réfléchi, conservé , transformé , le mirage fluent des sens et des vies s’instaure en un monde spirituel, s’ordonne et s’unifie. Les intelligences s’y succèdent, se développant en lui et le développant à leur tour. C’est dans ce monde spirituel que nous trouvons le spectacle offert à notre réflexion. L’acte réflexif ne souffre pas d’altérations, le présent éternel ne se subdivise pas. Il est présent unitivement dans son activité . Mais les images sur lesquelles il s’exerce attendent d’un jugement toujours en progression leur cohérence, dans un ordre plus pur, plus précis et plus souple à la fois. Et ce qui s’offre à la réflexion de notre conscience, ce sont les jugements par lesquels se sont instaurés les pays humains, où sont inscrites les lois et les volontés de l’esprit, où retentissent ses appels »

une philosophie dont le fondement est, c’est indéniable, le jugement, qui est l’esprit en acte, l’unité en acte.

Le concept répond à une question mal posée , du type « qu’est ce qu’il y a ? » ( la seule réponse pourrait être « tout, c’est à dire rien)  , aussi doit il être « réintégré dans la conception » comme dit Marie Anne Cochet citant « La modalité du jugement « . Rappelons nous aussi ces propos de Brunschvicg opposant « logoi » et « mathemata «  comme correspondant à deux structures mentales :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/progres_conscience_t1_intro.html

« Aussi bien, et l’on devra s’en laisser convaincre par les premiers chapitres de notre ouvrage, l’opposition décisive entre l’idéalisme mathématique de la Républiqueplatonicienne et le réalisme astro-biologique de la Métaphysiquearistotélicienne a défini le thème fondamental de l’Occident dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique, indépendamment de toute référence au christianisme. Plusieurs siècles avant qu’il ait commencé d’exercer sa propagande, la polémique de l’Académie et du Lycée apporte le témoignage lumineux qu’il existe deux types radicalement distincts de structure mentale, commandés, l’un par les relations de la science (μαθήματα), l’autre par les concepts du discours (λόγοι). De là procède le problème religieux, tel qu’il se manifeste dans la  terminologie des Stoïciens avec la dualité du Verbe intérieur, ou raison : λόγος ἐνδιάθετος, et du Verbe extérieur, ou langage : λόγος προφορικός. Ce problème, s’il devait prendre dans le christianisme une forme de plus en plus aiguë, ne relève à son origine que de la seule philosophie.« 

La philosophie de Brunschvicg témoigne de la première structure mentale, commandée parles relations de la science ( comme la théorie des catégories), celle de Badiou est animée par l’autre structure mentale, commandée par les concepts du discours. Brunschvicg est en compagnie de Platon, Badiou en compagnie de Saint Thomas d’Aquin.

Mais l’on me demandera peut être : «  mais si vous haïssez tant le badiolisme, pourquoi vous en préoccuper et ne pas tout simplement le laisser tomber ? »

C’est que nous sommes en 2020, et comme on sait tout va de mal en pis. Brunschvicg est mort depuis 76 ans, et Badiou reste seul face aux « imposteurs » de la philosophie ( Bernard Henri Lévy et les autres ) représentants du « matérialisme démocratique «  , c’est à dire du nihilisme de la marchandise et de la fausse liberté, la liberté du marché et de la consommation.

ça vaut bien d’avaler quelques couleuvres.. et sans se plaindre encore !

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