Julien Duvivier : Marie-Octobre ( 1959) un très grand film


Le film est ici :

https://m.ok.ru/video/90522782331

La page Wikipedia :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Marie-Octobre

C’est un véritable chef d’oeuvre, que j’ai vu pour la première fois à la télévision il y a quatre ou cinq ans, quand je regardais encore la télévision, et que j’ai revu ensuite un nombre incalculable de fois sur Internet : j’y trouve toujours quelque chose de nouveau, et qui élève l’âme, malgré l’extrême noirceur du scénario.

C’est en même temps une illustration de l’article précédent :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/04/06/badiouetreevenementt3-consequences-pratiques-du-fait-de-lecart-entre-nombre-des-sous-ensembles-et-nombre-des-elements/

La question du vote apparaît deux fois dans le film : quand Vandamme demande aux autres s’ils ne suspectaient pas un membre du réseau à l’époque, en 1942-43, et leur propose d’écrire leur réponse sur un bout de papier, ce sera comme un scrutin respectant le secret du vote, et quand les réponses sont comptées il s’avère que tous ont répondu  « Simoneau » ( Bernard Blier) , l’avocat d’extrême droite, un seul vote blanc : Le Gueven, le prêtre, Simoneau a refusé de voter. Puis une seconde fois près de la fin, quand le traitre a été découvert et que Le Gueven, seul à s’opposer à ce « suicide » qui est en fait un assassinat, apostrophe les anciens résistants en leur demandant s’ils sont bien conscients des suites judiciaires, car en France en 1959,  15 ans après la libération, personne n’a le droit de se faire justice, « nous ne sommes plus en 1942 », l’un des membres du réseau lui répond « oui, et nous acceptons les conséquences «  alors Le Gueven dit : » oui, vous êtes de cet avis  en groupe, mais dans le secret de la conscience de chacun, en est il de même ? Non, vous ne pouvez pas souhaiter ce meurtre, 15 ans après les faits, le coupable a eu le temps de changer »

C’est la réponse à faire à Badiou : le secret de l’isoloir, c’est le secret de la conscience, comme le confessionnal, c’est pour cette raison que le décompte des votes est celui des votes des individus, pas des « regroupements « possibles d’individus en accord sur la politique souhaitable dans l’avenir, ce qui reviendrait à compter un individu plusieurs fois, autant de fois que de « parties «  auxquelles il appartient, et puis dans un groupe, pas de liberté comme dans le secret de la conscience et de la réflexion de chacun.. à condition qu’il réfléchisse justement.

mais ce grand film dépasse et de loin cet aspect, la fascination qu’il exerce sur le spectateur  est celle de ce moment historique sans aucun rapport avec les évènements qui se sont déroulés après, même pendant la guerre d’Algérie, c’était l’époque de la vraie guerre, pas la guerre  en carton pâte « contre le virus » que le gouvernement cherche à nous vendre actuellement, à cette époque on tuait les traîtres  sans se poser de questions

l’une des raisons de la fascination que cette période exerce sur moi concerne ma particularité vitale : mon père a combattu au maquis en Creuse, il a été blessé au cours d’un engagement contre les allemands et failli mourir, à peu près à l’époque en 44 où Violette Lazslo a été parachutée en France dans cette région et capturée , elle est morte en captivité. Moi et tous ceux nés au début des années 50, ou même après 1945, nous n’avons pas eu de guerre , l’Algérie ce fut pour ceux nés à la fin des années 30, notre guerre à nous ce fut Mai 68, dont je me suis heureusement tenu à l’écart mais les ridicules dont ce mouvement est entaché s’expliquent à mon avis par cet état d’esprit des jeunes gens de cette époque dont les parents avaient failli mourir dans la résistance ou dans les camps et qui se taisaient : « notre héritage ne fut précédé d’aucun testament «  comme dit René Char,qui lui s’engagea dans la Résistance, ce n’est pas la même génération.

Parmi les raisons de s’engager il y avait en gros deux ordres de motifs, non trois, c’est l’un  des thèmes du film :

1 les raisons vitales, souvent l’amour pour une femme, comme Rougier dans le film, qui s’engage plus pour Marie Octobre que pour la cause. En 68, beaucoup ont participé plus pour trouver des filles que par conviction, ils n’ont pas été déçus du voyage. D’autres pour suivre un cousin, ou un parent, comme ce fut le cas de mon père  en 1943 .

2 la conviction politique, ce fut le cas de beaucoup de sympathisants communistes en 42, ou de nationalistes de l’Action française dès 1940

3 très rarement, mais c’est évidemment  la Raison « la plus vraie » si je puis dire : l’Idée

Je veux dire considérer que la vie, de toutes façons promise à la mort, est misérable si elle n’est pas «  éclairée «  par un «  Idéal «  qui la dépasse, mais pas un idéal moral ou humanitaire comme c’est hélas le cas de la « génération morale » dupée par Mitterand . De même Badiou parle de « l’Idée communiste «  , mais ce fut aussi le cas de ceux qui se sont engagés dans la LVF.

l’Idée qui guidait une partie de ces jeunes qui quittaient tout pour partir au maquis et souvent mourir était à mon avis l’Idée de Nation, mise à mal par l’impérialisme nazi qui était comme le communisme un mondialisme allié à une mystique vitaliste du sang et du sol :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/04/08/quest-ce-que-le-nazisme/

« Voici ce qui caractérise notre époque : le rejet de l’absolu, le refus de ce qui serait illimité.
Cela signifie que l’on se détourne de toutes les valeurs existant au delà de la vie organique, que le moi individuel se figurait autrefois pour créer artificiellement une communauté supra-humaine de toutes les âmes. Jadis, la christianisation de la Terre et la promesse d’une Rédemption par le retour du Christ n’avaient pas d’autre but. Puis ce fut, dans le même sens, le rêve d’une “humanisation de l’humanité”. Ces deux idéaux se sont engloutis dans un chaos de sang lors de la guerre mondiale qui représentait une régénération spirituelle”

Cela ( un extrait du « Mythe du vingtième siècle «  de Rosenberg ) signifie le rejet de l’Idée qui est l’Un- Infini, mais je rejette l’Un Transcendant des religions abrahamiques, qui est encore plus responsable des horreurs de l’Histoire depuis 2000 ans

C’est là l’ambiguïté  fondamentale qui est à mon avis la cause de toutes les horreurs du nazisme : une « mystique «  vitale qui refuse l’Absolu ne peut que sombrer dans un chaos barbare. Il est impossible de mettre la finitude vitale au dessus d’elle même , et s’il n’y a que le fini et la mort cela finit en nihilisme du « vive la mort » qui a sans doute aidé à mourir les SS de la campagne de Russie. Donc ne reste que l’Un immanent de l’Idée pour éviter « Dieu « , le Dieu de l’Islam qui  a causé les massacres horribles lors des invasions musulmanes en Inde. C’est pour cette raison qu’il existe un atavisme islamophobe dans l’âme hindoue, et j’ai bien peur que les appels occidentaux et »démocrates » à la tolérance et autres « vous n’aurez  pas ma haine » en brandissant des bougies et des peluches  aient d’autre résultat q’un immense éclat de rire.. ou de rage.

Même ordre d’explication pour le communisme, qui était comme le nazisme un athéisme vitaliste ( où le prolétariat international joue le même rôle que le Surhomme aryen dans le nazisme, ou bien le métis dans l’idéologie sansfrontieriste et melangiste d’aujourd’hui)

Mais il faut suivre le Badiou de « L’immanence des vérités «  qui préserve l’Absolu, celui des vérités. Pourquoi alors rejette t’il l’Un, en l’identifiant à l’Un Transcendant des religions, alors que l’Un radicalement immanent de «  l’immanence des vérités «  est là , tellement évident ?

Marie Anne Cochet dans son « commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg » en 1937 dit  les choses clairement : «  à la limite, s’il faut nommer Dieu, il est cette présence de l’unité dans la conscience humaine. Toute autre définition  en contredit la notion ».

Ce qui est bien proche de la conclusion , sommet de l’oeuvre brunschvicgienne, du « Progrès de la conscience dans La philosophie occidentale « :

» nous devrons donc conclure qu’en dehors de la présence d’unité dans une conscience qui sait n’être radicalement extérieure à rien, il n’y a rien, non point que l’on n’ait rien trouvé, mais parce qu’il n’y avait effectivement rien à chercher »

» Dieu est en vous » il est immanent à la conscience humaine qui cherche et continue à chercher «  et quand il aura trouvé il sera bouleversé et, étant bouleversé, il sera émerveillé et régnera sur le Tout « ( évangile de Thomas Logion 2)

https://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Apocryphes/Thomas.html

Autres traductions :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/evangile-de-thomas-differentes-traductions-du-texte-copte/

Mais ce n’est pas parce que l’Idée Intelligible de Dieu quand elle est comprise comme Un séparé, transcendant à la conscience humaine, amène les catastrophes des guerres de religion, qu’il faut l’écarter : Melle Cochet démontre que l’Un Transcendant est exclu :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/07/29/cochetbrunschvicg-24-scienceinternelle-ni-monisme-ni-dualisme/

«Cette notion de vérité , acte de présentification en dehors duquel rien n’existe, ne doit pas rester confuse. Malgré le dédoublement qui résulte du passage du présent éternel au présent chronologique essentiellement fuyant, il ne s’agit pas d’un dualisme, car rien n’est séparé dans l’acte spirituel. Il ne s’agit pas non plus d’un monisme, la notion d’un tout accomplissant justement cet arrêt, qui trahit l’acte de l’esprit. Il s’agit d’une propagation de ce pouvoir unitif qui exprime seul le pouvoir d’actualisation, qui soutient le monde des corps et celui de la pensée. Il ne faut pas confondre ce pouvoir du lien, par lequel l’intelligence saisit les choses dans son double mouvement, d’abord en les attachant par une succession chronologique, ensuite en les intégrant toutes dans chacune de leurs articulations séparées , avec une procession de l’un vers le multiple et un retour du multiple vers l’un, selon le mode plotinien. Ceci pour deux raisons :
1 toute procession est chronologique et n’exprime que le terme médiat de l’esprit, son expression diminuée

2 l’un n’est pas transcendant, mais exprimé adéquatement par l’immanence ; c’est par elle qu’il est inséparable du réel, contenu en chacun de ses termes et les contenant tous, connus et inconnus. En vertu de la conception de la vérité telle que nous l’avons exposée et de la connaissance intégrale qui en résulte, la transcendance est ici absolument écartée. Car une Transcendance ne peut se poser que par un jugement ou une croyance affirmative. Mais un jugement de Transcendance seraittranscendant lui même à la chose jugée, qui dépendrait de lui . Et une affirmation la rendrait dépendante d’une croyance, sans vérification possible . La notion de foi exclut celle de vérité ; car une notion connue vraie n’est plus objet de foi et d’une notion mystérieuse, on ne peut savoir si elle est vraie ou fausse. C’est pourquoi les croyants ne peuvent affirmer leur foi que par le martyre, qui d’ailleurs ne prouve aucune vérité. C’est pourquoi Galilée n’avait pas besoin de mourir pour que sa science soit vraie.
L’immanence au contraire est vérifiée sitôt connue, puisqu’elle est l’acte même de présentification »

Donc l’Idée, c’est l’Idée de l’unité de toutes les Idées intelligibles, présente dans la conscience humaine au terme du parcours spirituel appelé « Itinéraire de l’âme en Dieu ». Ce n’est pas l’Idée de Nation, qui en est un terme. Dans le film, Castille, mort en 1944 après avoir été trahi, est au centre de toute l’intrigue, un peu comme le Christ présent spirituellement parmi les Apôtres après sa mort sur La Croix. Il est décrit par Le Gueven, le prêtre, comme un « doctrinaire fanatique « . Par contre Simoneau, l’avocat d’extrême-droite   nationaliste, dit que Castille lui a fait confiance en 1942 et lui a permis d’entrer dans le réseau, après que l’Allemagne ait trahi le traité conclu en 1940. Si j’ai bien compris le film, il me semble donc que Castille ait réussi à s’élever jusqu’à l’Idée d’Un, la plus haute , comprenant l’Idée de Nation, sans s’y identifier , ce qui a pour résultat qu’il accueille Simoneau  et l’intègre dans le réseau ; par contre Le Gueven est à l’époque un « Don Juan » surnommé par les autres «  au bonheur des dames «  et ne peut pas le comprendre, aussi le prend Il pour un «  doctrinaire dur et impitoyable « ; une mécompréhension qui se poursuit après la guerre quand Le Gueven est devenu prêtre. Cette fois c’est à cause de sa fausse idée de l’Absolu comme Dieu personnel et Être Suprême, idée religieuse d’une à son statut de prêtre.

les « apôtres «  , au nombre de 10 et non 12, ont tous des défauts très humains : Martinval est un imbécile qui ne se préoccupe que du catch à la télé, Bernardi est une brute    incapable de se maîtriser et de dominer son instinct de vengeance, Vandamme le contrôleur du fisc est un sot satisfait de lui même, Rougier est l’amoureux transi de Marie Octobre, qui tue à la fin le traître  une fois  découvert animée par sa passion charnelle non éteinte pour Castille.

La plupart des résistants restaient animés par les instincts charnels comme amour charnel ou haine et vengeance, ce n’étaient pas des Saints, c’est ce qui explique la sortie de films qui ont fait scandale comme « Le franc tireur » en 1972 :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Franc-tireur_(film,_1972)

« Le Franc-Tireur devait être présenté au gala de clôture du festival du film de Grenoble de 1986. Trois jours avant la date prévue de projection, le Dauphiné libéré publie en première page un article du président des Anciens du Vercors, jugeant que le film n’est qu’une « pantalonnade innommable qui va de ripaille en ripaille, de coucherie en coucherie, de beuverie en beuverie ». Le maire de Villard-de-Lans annonça même qu’il interdit la projection du film dans sa commune. Face au tollé général, le film est déprogrammé… et retombe dans l’anonymat. 2002 verra son retour à l’affiche de quelques salles avec seulement six copies.«

Un film à voir sur YouTube :

This entry was posted in Alain Badiou, Cinéma, Histoire, nazisme, Philosophie. Bookmark the permalink.