Eric Rohmer : ma nuit chez Maud ( 1969) parmi les six contes moraux

disponible aussi sur Arte.tv jusqu’au 12 octobre :

https://www.arte.tv/fr/videos/001091-000-A/ma-nuit-chez-maud/

https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2020/03/31/ma-nuit-chez-maud-et-le-genou-de-claire-de-eric-rohmer/

 

Je rappelle l’unité thématique de ces contes moraux t’elle qu’elle est remarquablement caractérisée sur la page Wikipédia d’Eric Rohmer :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Éric_Rohmer

« Les Contes moraux se caractérisent par leur unité thématique : un homme à la recherche d’une femme en rencontre une autre et hésite avant de finalement revenir à la première[34]. Dans La Boulangère de Monceau, le narrateur aborde une jeune femme qui lui plaît puis constatant son absence, commence à séduire la boulangère, mais quand la jeune femme réapparaît, il abandonne sans hésiter la boulangère. Dans La Carrière de Suzanne, Bertrand, amoureux de Sophie, hésite à lui préférer Suzanne. Dans Ma Nuit chez Maud, Jean-Louis, amoureux de Françoise, blonde et catholique, est tenté par Maud, brune et franc-maçonne mais choisit finalement de se marier à Françoise. Dans La Collectionneuse, Adrien, tenté par Haydée, décide finalement de rejoindre sa petite amie à Londres. Dans L’Amour l’après-midi, Frédéric, marié à Hélène, est tenté par Chloé mais au dernier moment il se ravise et rentre chez lui retrouver sa femme. Les films de cette série sont tous centrés sur un personnage masculin qui est tenté de déroger à ses principes ou à ses désirs mais à chaque fois, plus par hasard que par sa volonté, finit par adopter un comportement conforme à ses principes[35]. Pour Rohmer, l’expression « conte moral » doit être entendue au sens littéraire du terme : Du point de vue de la littérature, le moraliste est celui qui autrefois étudiait les mœurs et les caractères. Entrevus sous cet angle, mes films traitent de certains états d’âme. Mes Contes moraux sont l’histoire de personnages qui aiment bien analyser leurs pensées et leurs états d’esprit[36].

»La collectionneuse » est effectivement centrée sur le personnage d’Adrien, masculin donc, qui passe son temps à parler de ses revirements, de ses motivations, et c’est regrettable car le personnage central c’est Haydée, ceci dit sans faire de féminisme de mauvais aloi 50 ans après : mais Adrien s’interroge sur la jeune femme, et l’on s’aperçoit à la fin qu’il ne la comprend guère, tout en étant tout près de lui céder et de tomber tout chaud tout rôti dans sa « collection » qui n’existe pas. Mais justement : Haydée a t’elle bien cette intention consciente de capturer ce ( beau) gibier, rétif au début ? On peut en douter, compte tenu de ce qu’elle dit sur ses recherches ( «  je ne suis pas une collectionneuse , tout ce que j’aurais voulu c’est être une amie « ) mais bien sûr il n’y a pas là de certitude ni de preuve:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2018/05/27/lamour-est-un-crime-parfait-2013/

La vérité en amour n’est ni possible ni souhaitable : l’amour est un crime parfait, comme la vie.

et le propos de Brunschvicg, que je rappelle toujours :

»le propre de l’esprit est de s’apparaitre à lui même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c’est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique… ce qui est constitutif de l’esprit est l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan«

signifie qu’il y a deux plans radicalement distincts : plan vital, de la vie et donc de la mort, et plan de l’idée, il n’y a de vérité et de certitude que sur cet autre plan. C’est cela, le sens de l’affirmation, qui peut choquer, que « le monde des instincts », le monde sensible est imaginaire : il n’y a pas de valeur de vérité (V ou F) aux énoncés qui sont portés sur lui :

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/2015/08/03/brunschvicgraisonreligion-seconde-opposition-fondamentale-monde-imaginaire-ou-monde-veritable/

L’amour est un crime parfait parce qu’il se fait passer pour véritable,  ( on connaît les serments d’amour) alors qu’il est la quintessence du monde imaginaire.

Mais il est un Amour qui n’est pas imaginaire, c’est Amor Dei Intellectualis : regarder comme l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement qui doit caractériser cet Amour qui doit se lever un jour, selon une réponse positive à la question qui termine « La montagne magique «  de Thomas Mann :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/22/cochetbrunschvicg-6-la-conversion-de-la-chair-a-lesprit-dans-le-temps-hermetique/

Dans « Ma nuit chez Maud » Jean-Louis, le catholique pratiquant est confronté au désir que lui inspire Maud, la descendante d’une vieille famille clermontoise de libres-penseurs, qui dort nue devant lui et s’amuse de ses contradictions, entre le séducteur qu’il a été jadis et la « conversion » à l’idéal catholique dont il fait étalage devant Vidal, le marxiste fasciné par le pari pascalien. Contrairement à Haydée dans « La collectionneuse », Maud affiche son idéal inspiré par les libertins de l’époque de Descartes et Pascal, et surtout celui de leurs descendants au 18ème siècle. Mais Haydée partage t’elle cette position , philosophique et charnelle tout à la fois? Rien n’est moins sûr, puisqu’elle parle peu : c’est Adrien, le dandy peu farouche, qui imagine qu’elle lui fait des avances et veut l’inclure dans sa « collection », et n’échappe à la « mise à mort » que grâce à un incident routier dû au hasard et indépendant de sa volonté, alors qu’il se préparait à céder à ce qu’il prend pour une stratégie de conquête amoureuse.

Jean Louis lui, trouve la force de résister aux avances de Maud, mais c’est grâce à l’amour naissant qu’il croit éprouver pour Françoise, une jeune femme entrevue à la messe, qu’il ne connaît pas encore et qu’il trouvera la force d’aborder pour la première fois ce matin là , en sortant de chez Maud.

Raccompagnant Françoise chez elle, dans la résidence d’étudiants où elle est logée et ne pouvant plus repartir à cause de la neige, il trouve  dans la chambre d’étudiants où il passe la nuit un exemplaire du livre de Brunschvicg « Vraie et fausse conversion » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

qu’il se met à étudier .

Jean Louis s’intéresse aux mathématiques à temps perdu, à cause de sa profession d’ingénieur chez Michelin: la conversion dont il se vante imprudemment devant Vidal et Maud est un cas de « fausse conversion «  , qui n’explique en aucune façon sa résistance victorieuse aux avances de Maud, dûe à l’amour qu’il croit éprouver pour Françoise qu’il a l’intention de conquérir pour en faire sa femme; mais un amour même chrétien est tout autant imaginaire qu’un amour « libertin ». En fait, Jean-Louis est sur le chemin de la conversion véritable, conversion à la vérité et aux démonstrations, et sur ce chemin il rencontre des signes : le livre de Brunschvicg, la théorie des probabilités qui peut être vue comme une introduction aux statistiques, servant au contrôle de qualité dans une usine, ou bien comme la science étudiant le hasard, notion quasi-métaphysique ayant pris la place de Dieu (« ma vie n’est faite que de hasards » est une affirmation de Jean-Louis qui pourrait être dite par tout homme moderne)  de la même manière que dans l’ancien temps des êtres surnaturels croisaient la route des hommes en recherche. Jean-Louis a une attitude ambivalente envers Pascal, qui est en quelque sorte symétrique de celle de Vidal le marxiste athée : ce dernier remplace dans le pari pascalien l’infini du salut éternel par le sens de l’histoire promis par l’évangile marxiste.

En somme, le personnage principal de « Ma nuit chez Maud » a la force de repousser le monde imaginaire de la séduction non pas par affectation de  dandysme , comme Adrien dans la « Collectionneuse », ni pour le monde véritable de l’immanence des idées et des vérités, qu’il approche mais dont l’accès lui est barré par Vidal, l’ange exterminateur crypto-catholique, mais pour rester fidèle à sa future épouse qu’il n’a même pas encore rencontrée : situation analogue à celle d’Adrien mais celui ci est déjà amoureux et va d’ailleurs à la fin de « La collectionneuse » à Londres se réfugier sous les jupes de sa maîtresse : l’enfer est pour les dandys.

Pascal, qui fascinait Brunschvicg, laisse planer son esprit, sinon son ombre, sur le film. C’est vers cette époque que Rohmer a filmé un « Entretien sur Pascal » entre Brice Parain et Dominique Dubarle, dominicain qui connaît très bien Brunschvicg:

 

 

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