Méditation sur le temps : 1939, le dernier été avant l’horreur

J’ai récemment donné le lien pour ces deux films, avec « La parabole de la voix » de Hermann Broch, magnifique méditation sur le temps, « union des contraires que sont le silence et la voix des âges révolus » :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/05/17/marcel-gregoire-huit-jours-en-bretagne-film-amateur-1939/

le film de Ruth Zylberman, « 1939 un dernier été » :

part des images du film amateur de Marcel Grégoire en août 1939, juste avant le basculement :

https://www.cinematheque-bretagne.bzh/Base-documentaire-426-3966-0-0.html

et s’interroge sur les motivations du touriste belge en vacances avec sa famille :

»quels vertiges voulait il fixer ? »

»est ce qu’ils savaient ce que nous savons, nous qui les regardons : que ce dernier été 1939 est une frontière, entre ce qui vient avant et ce qui vient après, et  ne pourra plus jamais être le même ? »

Mais ici je dois rappeler aussi ce qu’écrit Thomas Mann dans la préface à la « Montagne magique », qui résume le dessein qu’il poursuivait en écrivant ce livre dont j’ai recopié la fin en forme d’abîme,  les sept années « hermétiques »  de confinement dans un sanatorium de Davos  qui se terminent dans le chaos des champs de bataille de la 1ère guerre mondiale :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/22/cochetbrunschvicg-6-la-conversion-de-la-chair-a-lesprit-dans-le-temps-hermetique/

«Où sommes nous? Qu’est ce que cela? Où nous a transportés le songe?
Crépuscule, pluie et boue, rougeur trouble du ciel incendié. Un sourd tonnerre résonne sans arrêt, emplit l’air humide, déchiré par des sifflements aigus, par des hurlements rageurs et infernaux…

…Ah, toute cette belle jeunesse avec ses sacs et ses baïonnettes, ses manteaux boueux et ses bottes ! On pourrait avec une imagination humaniste et enivrée de beauté rêver d’autres images. On pourrait se représenter cette jeunesse : menant et baignant des chevaux dans une baie, se promenant sur la grève avec la bien-aimée, les lèvres à l’oreille de la douce fiancée, ou s’apprenant avec une amicale gentillesse à tirer l’arc. Au lieu de cela, elle est couchée, le nez dans cette boue de feu. C’est une chose admirable et dont on reste confondu qu’elle s’y prête joyeusement, encore qu’en proie à a une inexprimable nostalgie de ses mères, mais ce ne devrait pas être une raison de la mettre dans cette situation.
Voici notre ami, voici Hans Castorp ! De très loin déjà nous l’avons reconnu à la barbiche qu’il s’est laissé pousser à la table des Russes ordinaires. Il brûle, transpercé par la pluie, comme les autres. Il court, les pieds alourdis par les mottes, le fusil au poing. Voyez, il marche sur la main d’un camarade tombé, sa botte cloutée enfonce cette main dans le sol marécageux criblé d’éclats de fer. C’est pourtant lui. Comment ? Il chante ? Comme on fredonne devant soi, sans le savoir, dans une excitation hébétée et sans pensée, ainsi il tire parti de son haleine entrecoupée et chantonne pour lui-même :
Ich schnitt in seine Rinde
So manches liebe Wort…
Il tombe. Non, il s’est jeté à plat ventre, parce qu’un chien infernal accourt, un grand obus brisant, un atroce pain de sucre des ténèbres. Il est étendu, le visage dans la boue fraîche, les jambes ouvertes, les pieds écartés, les talons rabattus vers la terre. Le produit d’une science devenue barbare, chargé de ce qu’il y a de pire, pénètre à trente pas de lui obliquement dans le sol comme le diable en personne, y explose avec un effroyable excès de force, et soulève à la hauteur d’une maison un jet de terre, de feu, de fer, de plomb et d’humanité morcelée. Car deux hommes étaient étendus là, c’étaient deux amis, ils s’étaient réunis dans leur détresse : à présent ils sont confondus et anéantis.

Ô honte de notre sécurité d’ombres ! Partons ! Nous n’allons pas raconter cela ! Notre ami a-t-il été touché ? Un instant il a cru l’être. Une grosse motte de terre a frappé son tibia, sans doute a-t-il eu mal, mais c’est ridicule. Il se redresse, il titube, avance en boitant, les pieds alourdis par la terre, chantant inconsciemment :
Und sei – ne Zweige rauschten Als rie – fen sie mir zu…
Et c’est ainsi que, dans la mêlée, dans la pluie, dans le crépuscule, nous le perdons de vue.
Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n’a été ni brève ni longue, c’est une histoire hermétique. Nous l’avons narrée pour elle-même, non pour l’amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c’était ton histoire, à toi. Puisque tu l’as vécue, tu devais sans doute avoir l’étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu’au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l’œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t’entendrons plus désormais.
Adieu ! Tu vas vivre maintenant, ou tomber. Tes chances sont faibles. Cette vilaine danse où tu as été entraîné durera encore quelques petites années criminelles et nous ne voudrions pas parier trop haut que tu en réchapperas. À l’avouer franchement, nous laissons assez insoucieusement cette question sans réponse.

Des aventures de la chair et de l’esprit qui ont élevé ta simplicité t’ont permis de surmonter dans l’esprit ce à quoi tu ne survivras sans doute pas dans la chair. Des instants sont venus où dans les rêves que tu gouvernais un songe d’amour a surgi pour toi, de la mort et de la luxure du corps.

De cette fête de la mort, elle aussi, de cette mauvaise fièvre qui incendie à l’entour le ciel de ce soir pluvieux, l’amour s’élèvera-t-il un jour ?
FINIS OPERIS. »

Le passage de la Préface, intitulée « Dessein », est celui ci :

»cette histoire de Hans Castorp remonte à un temps très lointain, elle est en quelque sorte  d’une précieuse rouille historique et il faut absolument la raconter sous la forme du passé le plus reculé… il en est d’elle comme il en est aujourd’hui des hommes : elle est beaucoup plus âgée que son âge, son ancienneté ne peut se mesurer en jours, ni en révolutions autour du Soleil le temps qui pèse sur elle… l’extrême ancienneté de notre histoire provient de ce qu’elle se déroule avant certain tournant et certaine limite qui a profondément bouleversé la Vie et la Conscience «   

Ce tournant est évidemment la période de la guerre, de 1914 à 1918. Le roman de Thomas Mann est paru en 1924, basé sur un séjour qu’il avait fait au sanatorium de Davos, en 1911, pour rejoindre son épouse en cure, l’histoire contée se déroule de 1907 à 1914. Les lignes ci dessus portent sur la double nature du Temps, « élément problématique et mystérieux « : or tout le dessein scientifique, et personne ne pourra nier la véritable dictature des « conseils scientifiques «  de nos jours, est de ramener les « Mystères «  à des « problèmes « : on peut résoudre un problème, pas un mystère. La durée de sept années que passe au sanatorium Hans Castorp, « brave enfant gâté de la vie », « petit bourgeois à la tache humide », semblant peu doué au départ pour la maladie ( il était venu en août 1907 pour visiter son cousin Joachim ), est qualifiée par Thomas Mann de « durée hermétique « ; cela signifie qu’elle n’a aucun rapport avec les années ordinaires, celles du temps vital qui achemine à la mort, ce temps dont nous rêvons de nous libérer :

«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort…..  «

Hans Castorp, le petit bourgeois qui devait devenir ingénieur dans la plaine, a passé des examens radiologiques et a dû rester au sanatorium, sur la « montagne des péchés «  , confinement dont il n’a été libéré que par la guerre en août 14. Durant ces sept années il a dû combattre la « séduction de la mort et de la maladie » sous la forme de ce que Mann appelle « un songe d’amour » et qu’un feuilleton télévisé nommerait « une belle histoire d’amour contrariée «  : Hans et une pensionnaire russe du sanatorium, Clawdia Chauchat, deviennent amants lors d’une « nuit de Walpurgis », Clawdia repart chez elle temporairement, elle revient accompagnée d’un « protecteur «  , le riche Mynheer Pepperkorn. Celui ci se suicidera, ne supportant pas les handicaps de la vieillesse, et les deux amants, devant sa dépouille, se sépareront de nouveau, définitivement cette fois, dans un « grand renoncement » : Hans restera seul au sanatorium dont il ne sortira que pour les champs de bataille, en août 1914.

La génération est le « truc » inventé par la vie pour « sauter par dessus la mort » (façon commode de s’exprimer, bien entendu). Et la génération est liée au « songe d’amour », qui dans le roman de Mann est vaincu par le « grand renoncement « . Cette victoire est la condition pour que « l’amour s’élève un jour » : nous devons donc conclure à une double nature de l’amour, élément « problématique et mystérieux «  comme le Temps.

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