L’année 1939, frontière et limite, en deux films et un livre

Cette année 1939 nous fascine parce qu’elle sépare deux mondes, celui d’avant, et celui d’après qui est encore le nôtre : c’est cela que nous savons, et que ne savaient pas les personnes figurant dans le film amateur de Marcel Grégoire tourné en août 1939 :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/05/17/marcel-gregoire-huit-jours-en-bretagne-film-amateur-1939/

A ce titre, 1939 est analogue à 1619, 320 ans plus tôt, année des songes de Descartes, ligne de démarcation des Temps du cartésianisme :

https://renatuscartesiusmathesisuniversalis.wordpress.com/descartes-la-ligne-de-demarcation-des-temps/

Et , comme l’écrit Thomas Mann, à propos de l’avant 1914, et de l’histoire contée dans «  La montagne magique »:

»cette histoire de Hans Castorp remonte à un temps très lointain, elle est en quelque sorte  d’une précieuse rouille historique et il faut absolument la raconter sous la forme du passé le plus reculé… il en est d’elle comme il en est aujourd’hui des hommes : elle est beaucoup plus âgée que son âge, son ancienneté ne peut se mesurer en jours, ni en révolutions autour du Soleil le temps qui pèse sur elle… l’extrême ancienneté de notre histoire provient de ce qu’elle se déroule avant certain tournant et certaine limite qui a profondément bouleversé la Vie et la Conscience «   

J’ai choisi deux films, deux chefs d’oeuvre tournés en 1939, pour représenter cette époque d’avant, dont il nous faut absolument parler comme d’un passé très ancien et reculé .

1 « La règle du jeu » de Jean Renoir, tourné de février à mai 1939 et sorti en salles le 8 juillet 1939 ( film dont on parle dans « 1939 un dernier été » de Ruth Zylberman ). « La règle du jeu «  est visible ici, avec des sous titres anglais qui ne sont pas trop gênants :

https://m.ok.ru/video/1943262202510

sa page Wikipédia est :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Règle_du_jeu

2 « Paradis perdu «  d’Abel Gance, tourné en 1939, sorti en 1940 :

https://m.ok.ru/video/90960300667

dont la page Wikipédia est :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Paradis_perdu_(film,_1940)

Le premier, « La règle du jeu » est évidemment beaucoup plus connu que le second, c’est un chef d’œuvre universellement célèbre, peut être le plus grand film jamais réalisé

ces deux films contrastent par la représentation qu’ils donnent de l’amour : constat amer du mensonge universel dans la société hypocrite d’avant-guerre pour « La règle du jeu » , particulièrement dans l’amour, considéré selon le bon mot de Jeanson comme « échange de deux fantaisies et contact de deux épidermes », d’ailleurs les bordels existaient encore à cette époque ,  et insupportable guimauve romantique résumée dans la chanson du film :

»rêve d’amour bonheur trop court au paradis perdu »

dans le film d’Abel Gance, qui est un grand film, et  n’en paraît  pas moins délicieux à nos yeux effarés d’hommes vivant en 2020, qui ont vu Mai 1968 et son horrible « jouir sans entraves » ( que même l’escroc de la philo, Bernard Henri Lévy, ne peut s’empêcher de démolir) suivi de la vague du cinéma X maintenant arrivée sur les portables, et enfin la révolution LGBTQ de la tolérance et du mariage pour tous  . A noter que Micheline Presle, actrice principale du film, qui avait 17 ans en 1939, vit toujours et s’approche des cent ans ! Bel effort !

Les deux « conceptions du monde »- appelons ça comme ca- continuent sur leur lancée  80 ans plus tard : mensonge et cynisme universels, à tel point que «  le vrai est devenu un moment du faux » comme le note Guy Debord, qui s’est tiré une balle dans la tête en 1994, et romantisme nunuche de l’amour dans les chansons populaires, celles de Patrick Bruel par exemple, qui a récemment demandé à une esthéticienne de le masturber. Signe des temps !

Belmondo, dans une réplique de « Pierrot le fou » de Godard en 1965, disait avec cet inimitable ton Bebel :

»  y a eu la Grèce, Rome, la renaissance, et maintenant nous entrons dans la civilisation du cul »

»La règle du jeu » déconstruit donc l’amour, parce que c’est le summum du mensonge propre à l’époque ; cet amour qui entraîne Pierre et Jeannine, les deux personnages principaux de « Paradis perdu » dans un tourbillon de joies et de rêves qui se termine.. avec la guerre de 1914-18, revisitée 25 ans plus tard dans le pressentiment d’une nouvelle guerre  : Pierre Leblanc part au front après avoir épousé Jeannine qui mourra en couches en donnant naissance à leur enfant, Jeannette.Pierre est bouleversé de retrouver la mère (morte) dans la fille, et pour cause : c’est la même actrice, Micheline Presle, qui joue les deux. L’amour mis en avant par le scénario est donc celui lié à la génération, donc au Temps, celui qui anime le poème célèbre de Lamartine :

https://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/alphonse_de_lamartine/le_lac


d’ailleurs le titre du film , « Paradis perdu « , exprime la nostalgie du passé, d’un « âge d’or » suivi d’une « chute dans le temps »  après un « bonheur trop court » : nous avons là ce qui se dissimule dans l’idéologie publicitaire et commerciale du bonheur dans la consommation… au fond il s’agit là d’un « rêve d’amour » plutôt que de l’amour lui même, qui n’est pas présenté dans « La règle du jeu », film  uniquement de constructeur et visant au mettre au bas le mensonge d’une époque hypocrite en pressentant le désastre qui suivra.

Le livre que je voudrais présenter comme symbole de cette année 1939 est paru cette année là : c’est « Raison et religion » de Léon Brunschvicg, qui illustre à mon sens cet aphorisme de Holderlin : «  à l’heure du plus grand danger, croît aussi la plante qui sauve » :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-raison-et-religion/

C’est le livre où est présenté le véritable amour , «  Amor Dei intellectualis », dont Spinoza avait eu le premier l’idée il y a plus de trois siecles, mais expliqué par Brunschvicg en termes modernes :

«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi.Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

 

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire »

cet amour qui consiste à « faire le Deux un « , non plus comme dans Éros par fusion des deux corps des amants, mais en identifiant deux « infinis » (or, il ne peut y en avoir qu’un seul, qui est l’Un) : l’expansion infinie de l’intelligence, infini intellectuel, et l’absolu désintéressement de l’amour, infini « moral »: c’est là une seule et unique chose, qui est la « présence de l’unité dans la conscience humaine » que nous appelons ici Dieu, comme nous y invite Marie Anne Cochet, la meilleure interprète de Brunschvicg, dans son « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg »:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/09/13/cochetbrunschvicg-objet-et-objectivite-raison-et-rationalite/

 

 

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