Heidegger et la question du temps

 C’est une page Wikipédia touffue et qui contient les liens à de nombreuses autres pages :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Heidegger_et_la_question_du_temps

La question du temps est associée à la question centrale de toute l’oeuvre de Heidegger : l’élucidation du sens de l’être, notamment dans le traité majeur qu’est « Être et temps », dont il existe plusieurs traductions sur le web ( en fait une seule et même traduction, celle d’Emmanuel Martineau) :

*** http://t.m.p.free.fr/textes/Heidegger_etre_et_temps.pdf

ou

http://classiques.uqac.ca/classiques/Heidegger_Martin/Etre_et_le_temps/Etre_et_le_temps.html

Je connais mal la pensée de Heidegger, et d’ailleurs Brunschvicg cela va mal avec Heidegger, comme avec Husserl d’ailleurs : à ma connaissance il ne parle que très rarement de l’un comme de l’autre ( je n’ai rencontré qu’une fois un passage sur Husserl, et encore, assez critique sur la notion de «  Wesenschau », Einstein est bien plus important pour lui :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/05/04/leon-brunschvicg-les-conditions-du-progres-spirituel-dans-la-theorie-de-la-relativite/

Mais je me refuse à me joindre à la honteuse « chasse à courre » dont est victime la philosophie de Heidegger, censée être nazie de fond en comble. Il existe certes une dimension complexe quant aux relations de Martin Heidegger avec le nazisme, mais qui ne saurait être traitée selon l’ambiance de tribunal outrageusement simplificatrice des publications en question.

Plus je réfléchis et regarde autour de moi, plus je me rends compte que l’humanité se répartit en deux camps : ceux qui vivent dans le temps comme des poissons dans l’eau, et ceux pour qui le Temps est une croix que l’on porte; ce sont ces derniers qui se posent la « question du temps », car les poissons rouges se sont ils jamais demandé qui change l’eau du bocal tous les soirs ?

D’où l’importance à mes yeux de «  Heidegger et la question du temps », car j’appartiens plutôt à la seconde catégorie.

Deux approches traditionnelles, théologique et philosophique, auxquelles il faut ajouter l’approche scientifique contemporaine : c’est Aristote qui est le socle, demeurant inchangé pendant 2000 ans, de l’approche philosophique aussi bien que physico- mathématique :

« d’une part l’approche théologique dans laquelle le temps a pour fonction de distinguer deux domaines de l’étant, l’un incorruptible, à savoir Dieu et l’éternité, l’autre, la création, le monde sub-lunaire et l’homme dans son être temporel et fini qui font face à l’éternité, d’autre part une approche philosophique dont les fondements, inchangés jusqu’ici, ont été posés par Aristote. Dans cette tradition, le fait que la finalité du temps soit de rendre possible la mesure a conduit à penser le temps comme succession de « maintenant », dans une forme identique à l’espace c’est-à-dire relevant d’un écoulement uniforme »

 

 »Après les premières hypothèses mythiques que l’on doit aux Grecs de la Grèce archaïques, Aristote liant temps et mouvement, dans sa Physique installe une doctrine « physico-mathématique » du temps qui, sous des aspects divers, s’est fondamentalement perpétuée telle qu’elle y compris dans l’attitude scientifique jusqu’à nos jours.  »

La conception aristotélicienne du temps comme succession de «  maintenant » et du temps comme lié au changement dont il est la « propriété universelle «  comme précisé dans cet ancien article :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/10/22/dynamique-monadique-le-temps-comme-propriete-universelle-du-changement/

sont maintenant passées «  dans les mœurs «  comme on dit, la pensée heideggerrienne se présente vis à

vis d’elle comme une révolution radicale transcendant même la physique :

« 

L’interprétation heidegerrienne du temps s’avérera, selon certains, (Jean Beaufret, propos rapporté par François Vezin[4]), si révolutionnaire qu’elle a pu être qualifiée de véritable séisme.

Par contre, l’évolution rapide des mathématiques et de la physique ne paraît pas remettre fondamentalement en cause les premières intuitions aristotéliciennes « quant au temps qui n’est rien en soi et qui n’existe que relativement aux événements qui s’y déroulent »comme le constatait Heidegger, dans la conférence de 1924  Le concept de temps »

révolution dont les principales nouveautés sont :

1 les trois ek-stases du temps, passé présent et avenir sont co-originaires dans un unique « surgissement temporel «  (Gegenwart) et ne sont plus à comprendre comme « régions » au sens spatial ( c’est la fameuse « spatialisation du temps » dans la géométrie critiquée par Bergson, mais que Heidegger attribue encore à Bergson, à tous les autres penseurs en fait) :

« 

Le passé, le présent et l’avenir vont se présenter, selon l’expression de Camille Riquier[14], comme des événements purs et co-originaires, nommant la manière dont le temps se « temporalise » dans un unique surgissement temporel[N 11]. Cet unique surgissement temporel que Heidegger appelle  die Gegenwart , n’est plus pensé comme un « présent » s’opposant au passé et à l’avenir mais comme le lieu où se rencontrent les trois dimensions du temps[41].

Jean Grondin[42] fait état de son côté, d’un déploiement qui se produit de lui-même, Geschehen comme l’exprime l’allemand, à travers l’« expérience temporelle », du Dasein. L’authenticité implique l’attestation de l’ « être-un-tout », dont seul l’être-pour-la-fin, ou « être-vers-la-mort », Zum ende sein comporte une clôture. Ces considérations annoncent le primat du futur en lieu et place du présent dans la tradition. Paul Ricœur[39] fait état de relations nouvelles entre les trois dimensions du temps qui vont constituer le concept de « temporalité », temporalité qui désigne : « l’unité articulée de l’avenir, de l’avoir-été et du présenter qui doivent être pensés ensemble »

2 le temps ne doit être compris qu’à partir de lui même et non plus à partir d’un autre étant comme le changement, pour ce faire une seule voie est possible : questionner vers l’être « temporal » que Heidegger nomme « dasein «  (traduit par être -le -là)

 »

Heidegger a cherché à comprendre le temps à partir de lui-même[N 6], et non plus à partir d’autre chose, d’un autre étant par exemple, comme c’était le cas jusqu’à lui ; que ce soit l’interprétation du temps par le « mouvement » avec Aristotel’éternité avec les scolastiques, la conscience avec Saint Augustin, l’esprit avec Hegel ou Kant, le « vécu » pour Bergson[6].

Pour ce faire, une seule voie, interroger le seul être qui ne se comprend lui-même que par la temporalité et dont le caractère fondamental est d’être « temporal » (on verra en quel sens avec la « temporalité extatique »), c’est-à-dire, le Dasein.« 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Dasein

 »Avec le philosophe allemand Martin Heidegger, ce terme est devenu, à partir de son maître ouvrage Être et Temps (Sein und Zeit), un  concept majeur au moyen duquel l’auteur cherche à distinguer la manière d’être spécifique de l’« être humain », qui n’est pas celle des choses ordinaires[N 1]. Ainsi le Dasein est cet être particulier et paradoxal, à qui son propre être importe, qui est confronté à la possibilité constante de sa mort[N 2], en a conscience, vit en relation étroite avec ses semblables et qui, tout en étant enfermé dans sa solitude, « est toujours au monde », auprès des choses. »

Une autre page Wikipédia très utile est celle du Lexique heideggerrien :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Lexique_de_Martin_Heidegger#_Vie_facticielle

3 il s’agit d’un « nouveau questionnement » plutôt que d’une nouvelle théorie :

 »

Heidegger écarte toute explication théorique. Le problème du temps doit être abordé à la manière dont nous expérimentons la temporalité dans la « vie facticielle » et nous demander ce que dans cette expérience veulent dire passé, présent, avenir. « Notre chemin part de la vie facticielle à partir de laquelle on conquiert le sens du temps » écrit Heidegger« 

Et «  Être et temps » est l’ouvrage fondamental qui introduit cette nouvelle approche, questionnante plutôt que théorique : le dasein est ce par quoi le questionnement vient au monde :

 »Être et Temps entame la question de l’être avec l’analyse de l’étant qui a pour propriété de le comprendre : l’être temporel par excellence qu’est, le Dasein. La question de la temporalité en tant que qualité des êtres temporels va remplacer dans l’approche phénoménologique qui est celle de Heidegger, la question classique du concept de temps[29]. Jean-François Courtine[30]écrit, c’est dans son interprétation de la doctrine platonicienne de la « Réminiscence » que Heidegger va tirer l’idée d’une « relation originaire de l’être et du temps » à l’œuvre dans « l’étant qui comprend l’être ». Nous devons aux travaux de Paul Ricœur[31] un résumé des trois directions d’analyse à partir desquelles Heidegger engage la question du Temps. »

4 cette approche dite phénoménologique conduit Heidegger à une intuition fondamentale : que question de l’être et question du temps sont liées .  L’être est temporal (plutôt que de dire : l’être est la même chose que le temps, car ce ne sont pas des choses, ni des « étants »:

 »

La temporalité comme sens d’être du SouciModifier

Tout l’effort de Heidegger vise, en rattacher la question du temps à celle du Souci, à l’arracher ainsi à la théorie de la connaissance pour la porter au niveau d’un mode d’être du Dasein note Paul Ricœur[31]. François Vezin parle, plus précisément encore, du Temps comme d’un existential[32].

Heidegger a l’intuition que le « temps » et l’« être », deux notions aussi insaisissables l’une que l’autre et que l’ontologie classique, oppose fermement depuis Aristote, comme « être et devenir », désignent « le même » au point que selon François Vezin[32]« je ne puis nommer l’être sans avoir déjà nommé le temps » ; et donc que l’être a quelque chose de temporal[N 9], que les temps physiques, fini ou infini, n’étaient que des dérivés d’un temps plus originaire ; temps originaire, sous-jacent, que Heidegger se donne pour tâche d’expliciter, en liaison étroite avec le mode d’être du Dasein.

En effet, la question de ce qu’est le temps, au sein de l’« ontologie fondamentale », conformément à la démarche générale de l’œuvre conduit tout naturellement Heidegger à privilégier comme interlocuteur, l’« être-là » ou Dasein, celui-là même qui est accessible à lui-même dans l’analyse existentiale menée dans Être et Temps, celui qui dit « je suis », ou « je serais » et qui par conséquent, dans sa quotidienneté, s’inscrit toujours, avec l’affirmation de ses modes d’être, dans le temps[33].

Paul Ricœur[34] attire l’attention sur la patiente démarche du philosophe qui n’aborde la question du temps qu’en seconde section, ce qui n’est pas sans signification, lorsque l’on connaît l’importance du détour que constituent l’analytique du Dasein, de la « mondéité » et de l’ « être-au-monde ».« 

5 le temps vient, plutôt qu’il ne passe : c’est le futur qui est fondamental, pas le  présent. Le sens d’être du dasein est d’advenir à soi, c’est parce qu’il y a un avenir qu’il y a un passé :

 »

La marche du Dasein à la rencontre de son pouvoir-être authentique, dépend de la possibilité, qu’a l’« être-là », d’advenir (Zukommen) à soi-même, rappelle Christian Sommer [37]. Être-soi, pour le Dasein, implique de ne rien laisser de côté, d’« être-un-tout »[38], parler d’anticipation de l’avenir, de marche en avant, comprend donc la reprise de l’antériorité. On peut donc dire que le passé va ainsi paradoxalement « naître de l’avenir ». Paul Ricœur[39] cite Heidegger « Le phénomène qui offre pareille unité d’un « à-venir » qui « rend présent » dans le procès d’« avoir-été », nous le nommons temporalité ».

Philippe Capelle-Dumont[40] décrit ainsi le rapport du temps véritable à l’existence humaine, qui prend la forme pour l’ être-là que nous sommes d’un point d’appui à partir duquel la temporalité authentique peut se déployer. « L’être-là coïncide avec lui-même dans la temporalité de sa- possibilité extrême– : sa propre mort. Cette coïncidence se réalise dans le mouvement d’anticipation ( Vorlaufen ) qui transcende l’ être-révolu. L’anticipation saisit l’« être révolu » comme possibilité propre de chaque instant, comme ce qui est certain maintenant ».« 

Jusqu’ici, dans ce blog, la phénoménologie a été quasi-ignorée au profit de la physique, qui elle-même a été laissée en attente au profit de la mathématique ( des catégories et des ∞-catégories) . Cela tient aux choix fondamentaux qui président à ce blog, qui ne sont pas modifiés, et à la question du temps justement ; à mes limites et insuffisances propres… je ne peux pas aller plus vite que la musique, ou que la lumière .

et ce qu’a dit Léon Brunschvicg, sur l’unité sans couture du mathématique et du physique, comme étant le sens profond de la relativité, est une des analyses les plus profondes sur Le legs einsteinien :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2019/05/04/leon-brunschvicg-les-conditions-du-progres-spirituel-dans-la-theorie-de-la-relativite/

«

Comme il le disait déjà le 6 avril 1922, c’est l’unité «  sans endroit ni envers » entre le mathématique et le physique qui définit le plus clairement l’apport de la relativité :

»Un trait fondamental est commun aux deux théories de la relativité, c’est qu’elles sont indivisiblement mathématiques et physiques, sans qu’on puisse indiquer ni à partir de quel point la raison et l’expérience auraient commencé de collaborer, ni à quel moment leur collaboration pourrait cesser. La géométrie est physique, autant que la physique est géométrie. Autrement dit, le caractère de la science einsteinienne est de ne pas comporter une phase de représentation imaginative, qui précéderait la phase proprement mathématique de la science. Il n’y a pas de phénomènes dont la détermination qualitative puisse suffire, abstraction faite de leurs coefficients numériques. Il n’y a pas non plus de loi, au sens où Newton formulait la loi newtonienne de la gravitation, c’est-à-dire d’énoncé général qui serait à considérer indépendamment de son application concrète et qui soulèverait par suite, au delà de cet énoncé, le problème de savoir quelle en est la causalité. Mais pas davantage non plus, il n’y a, donnée préalablement à l’opération expérimentale, une forme canonique de mesure qui prescrirait impérativement de procéder suivant telle ou telle voie, qui imposerait un type classique d’homogénéité spatiale ou d’uniformité temporelle. Il n’y a pas de contenant, défini en dehors du contenu. L’espace et le temps doivent être gagnés à la sueur de notre front. La continuité du labeur humain les tisse inséparablement l’un de l’autre ; et chaque progrès de ce travail heureux contribue à dessiner la structure de l’univers qui n’est autre, à vrai dire, que leur double et inextricable tissu. » »

Néanmoins, un certain rééquilibrage s’impose  en faveur de la phénoménologie, notamment sur la question du temps, qui dans la physique d’Einstein est traitée comme imaginaire, hors du monde véritable .

Le Souci , qui seul ouvre à la compréhension de la temporalité selon Heidegger, est alors rattaché au plan vital, imaginaire :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Lexique_de_Martin_Heidegger#Souci

 »

De l’allemand : Die Sorge

Dans son sens ordinaire, ce mot de « Souci », ou de « Souciance » se réfère à la précarité de la vie humaine et aux incertitudes de l’avenir. Pour Heidegger, il n’est plus une simple disposition psychologique mais devient le mode d’être premier de tout homme dans son rapport au monde[442] Chez Heidegger, il est lié inséparablement à toute pensée de l’avenir, alors il faut l’aborder en lui donnant le sens général et vague de présence continuellement penchée sur l’avenir (voir Souci). Die Sorge prend chez Heidegger une tonalité particulière , il ne peut être compris qu’en liaison avec l’existence : « Le mot existence nomme l’être de cet étant qui se tient « ententif » à l’ouverture de l’être qu’il soutient ». Ce soutenir ainsi ressenti prend le nom de Souci (Question I p. 34).

Christian Dubois[433] écrit « le souci est l’être plein du Dasein : c’est-à-dire un être, en « avant de soi » (projet), déjà dans un monde (facticité), auprès de l’étant intramondain (préoccupation), dont la condition de possibilité est la temporalité ». C’est sous ce terme de « Souci » que Heidegger regroupe l’ensemble des traits du Dasein « qui est un étant pour qui dans son « être-au-monde », il y va de son être » écrit Jean Greisch[443]. reprenant la formule de Heidegger. C’est parce qu’« il y va de son être », autrement dit que son être fait question que le Dasein est voué à la question de l’être précise Jean Grondin[444]. Par ailleurs Marlène Zarader[445]remarque « le souci usuel s’enracine dans un plus haut sens du Souci, qui est le soin que l’homme prend de son être ».

Ce serait dans la préoccupation inquiète du chrétien chez saint Augustin, qu’étudie Heidegger dans les années 1920[446], qu’apparaît le thème du « Souci », thème qui sera progressivement amplifié et étendu, jusqu’à devenir la détermination essentielle et le fondement du Dasein. Le souci est l’élan qui procure au monde sa significativité«

C’est donc à une nouvelle méthode :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Dasein#L’analytique_existentiale

 

que nous convie cette nécessité d’un rééquilibrage: outre Heidegger, deux autres profonds penseurs doivent être ici convoqués : Edmund Husserl et Michel Henry . Cela ne sera probablement pas  fait en un jour, ni en sept…

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