Henri Decoin : « Pourquoi viens tu si tard ? » (1959)

à voir ici :

https://m.ok.ru/video/283679787707

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Pourquoi_viens-tu_si_tard_%3F

Je dois être un peu fleur bleue, mais ce film me bouleverse. Notamment, vers 1h 11 minutes, la scène où les couples dansent, chez « Temporel », sur la chanson du film, chantée par une voix féminine, celle de Virginie Réno (aussi toutes les femmes qui dansent répètent les paroles) non par Aznavour comme au générique :

«

Pourquoi viens-tu si tard
La vie m’a déjà brisé, roulé, traîné
Comme une algue sur la plage abandonnée
Que l’on dispute à la rive
Pourquoi viens-tu si tard
Maintenant que les espoirs de mes 20 ans
Et les mensonges dorés que j’aimais tant
Sont partis à la dérive
Non, tu ne comprends pas, ni toi, ni personne
Tout ce que tu fais pour moi
Colombe aussi, la joie me donne
Des millions de joies
Pourquoi viens-tu si tard
Pourquoi faut-il que ta main prenne ma main
Et m’oblige à retrouver sur tes chemins
La force et le goût de vivre
Tu ne peux pas savoir le feu qui m’emporte
Quand je me brûle à ton coeur
Quand j’oublie le nom de mes amours mortes
Quand je n’ai plus peur
Pourquoi viens-tu si tard
Me jurer que le soleil va se lever
Que les ombres du malheur vont s’effacer
Et qu’il n’est peut-être pas, non pas, trop tard« 
 
 

La version du Film est chantée par Virginie Réno, qui a collaboré avec Aznavour :

 

 
 
 
 

Difficile de ne pas remarquer que le thème principal du film, de ce grand film donc, est l’alcoolisme, illustré par le jeu exceptionnel de Michèle Morgan ( je pense notamment à cette scène où, chez le photographe Walter Hermelin, ses yeux se portent , à la façon dont on regarde un gouffre, sur un verre 🥃 de whisky oublié pas tout à fait vide par l’homme parti se changer, et où elle vide ce  verre, à la façon dont on plonge dans l’abîme pour se suicider).

Pourquoi boit on ? Pourquoi se drogue t’on ? Parce  que l’être humain, et lui seulement parmi les animaux, est un « trou dans l’être », ce qui se traduit par le phénomène du manque, commun aux alcooliques et aux toxicomanes.  

et quel est ce « trou dans l’être », « goutte d’eau qui manque à la mer «  ?

c’est le temps

c’est par l’être humain que le temps s’introduit dans l’être, comme un trou, un manque. L’homme (l’être humain ) n’a pas le temps, il Est le temps, c’est à dire le caractère temporel, troué de l’être. D’où ces spécificités humaines que sont les addictions : sexe, drogue, alcool,  soif de l’Or ( Eugénie Grandet) , travail ( work-aholics).

Pourquoi boit on au point de délirer, de se tuer ? Pour combler, illusoirement, le trou dans l’être qu’est le temps et l’angoisse qui y est afférente  !     

L’alcoolique porte le Temps comme Jésus porte sa Croix, comme dit Ernst Jünger dans «  Approches, drogues et ivresses »

Il y aurait tout un tas d’études à faire sur les comportements « rituels » de l’alcoolique en manque: pourquoi tel bar , qui ne paye pas de mine, a t’il un caractère rassurant face au bloc d’angoisse qu’est devenu le monde ?

mais évidemment il s’agit d’une régression vers les époques primitives, comme tout « rituel », qui en plus occasionne des détériorations psychiques et physiques à cause du produit ; le seul barrage véritable contre le trou du Temps, c’est l’Idée d’Un.

C’est parce que l’être est troué par le Temps que l’homme a l’idée de Dieu, qui est l’idée d’Un . Seulement « l’Un n’est pas «  comme il ressort des tourniquets du « Parménide » de Platon interprété par Alain Badiou. La tragédie de l’humanité, c’est que l’Un qui est, « Un séparé «  ou « transcendant «  , le Dieu d’Israel ou de l’Islam , prend la place de l’Idée d’Un, qui se trouve chez Platon et chez les mathématiciens :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2017/04/16/scienceinternelle-19-recherches-sur-lidee-de-dieu-qui-est-dieu-∞-categorie-des-∞-categories/

La catastrophe trouve son origine dans le Deutéronome, dans le Shma’ Israel :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Chema_Israël

qui aboutit à la sourate 112 du Coran, écrit par des scribes nazaréens :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Waraqa_ibn_Nawfal

http://www.coran-en-ligne.com/Sourate-112-Al-Ikhlas-Le-monotheisme-pur-francais.html

c’est à dire que l’Un Transcendant, qui est le Dieu des trois monothéismes « abrahamiques « , idolâtrie catastrophique de l’Un qui ne peut être que radicalement immanent à l’esprit humain, apporté à l’humanité des guerres sans fin, et à notre époque le terrorisme islamique.

Ce que j’ai appelé ici « Amor Dei intellectualis « , l’amour intellectuel, c’est au fond l’Idée de l’un sous son aspect théorique et pratique : le versant théorique, c’est comprendre en quoi la véritable idée Intelligible, l’Un immanent, s’oppose à l’Un transcendant qui en est la négation; l’aspect pratique, c’est mettre à bas Éros en le remplaçant par cette Idée intelligible. Car l’amour érotique envisage une certaine idée de l’un : mais comme le dit Georges Bataille, cette idée, versant théorique d’Eros, n’est autre que la mort, « continuité perdue dont l’ érotisme est pour les êtres vivants discontinus que nous sommes la nostalgie »

Une illustration particulièrement saisissante de cette nostalgie de la mort qu’est Éros est donnée par le chapitre « Le jour des morts «  du roman de Bataille « Le bleu du ciel » :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/08/14/george-bataille-le-bleu-du-ciel-1935-le-jour-des-morts/

Faisant l’amour dans le cimetière de Trèves (ville natale de Karl Marx ) les deux personnages ont l’impression de tomber dans le vide du « ciel d’en bas « :

«

Dorothea s’ouvrit, je la dénudai jusqu’au sexe. Elle même elle me dénuda. Nous sommes tombés sur le sol meuble et je m’enfonçai dans son corps humide comme une charrue bien manœuvrée s’enfonce dans la terre. La terre, sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraîche. Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés . Il faisait froid, mes mains s’enfonçaient dans la terre: je dégrafait Dorothea, je souillai son linge et sa poitrine de la terre fraîche qui s’était collée à mes doigts. Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d’une blancheur lunaire. Nous nous abandonnions de temps à autre, nous laissant aller à trembler de froid: nos corps tremblaient comme deux rangées de dents claquent l’une dans l’autre.
Le vent fit dans un arbre un bruit sauvage. Je dis en bégayant à Dorothea, je bégayais, je parlais sauvagement :
-…mon squelette.. Tu trembles de froid..tu claques des dents…

Je m’étais arrêté je pesais sur elle, sans bouger, je soufflais comme un chien. Soudain j’enlaçai ses reins nus. Je me laissai tomber de tout mon poids. Elle poussa un terrible cri. Je serai les dents de toutes mes forces. A ce moment nous avons glissé sur le sol en pente.
Il y avait plus bas une partie de rocher en surplomb. Si je n’avais , d’un coup de pied, arrêté ce glissement, nous serions tombés dans la nuit; et j’aurais pu croire, émerveillé , que nous tombions dans le vide du ciel”« 

Amor Dei intellectualis s’oppose à Éros, nostalgie de la mort qui met fin au « trou dans l’être «  qu’est la conscience, comme le ciel de l’Idée au « ciel d’en bas », formé par les lampes allumées au dessus de chaque cercueil contenant un squelette.

Aussi contrairement à la sagesse populaire, il est faux de dire que «  l’amour est plus fort que la mort «  (si l’on parle de l’amour érotique, nostalgie de la mort ); le caractère rédempteur de l’amour mis en images par le film d’Henri Decoin avec l’idylle entre Michèle Morgan la malade alcoolique et Henri Vidal est tout simplement faux et naïf : ce n’est pas Éros qui sauve du trou dans l’être qu’est le Temps, vecteur de la mort et du remplacement des générations, et du barrage imaginaire que lui oppose  l’alcool, c’est l’amour intellectuel  , méditation incessante de l’idée de l’Un.

Notons ici la curieuse inversion par rapport à la réalité dans le scénario : Michèle Morgan et Henri Vidal étaient mariés, mais c’était l’homme qui était toxicomane. Il est mort le 10 décembre 1959 après être sorti de cure de désintoxication ; «  jusqu’à ce que la mort nous sépare » comme on dit..

autre inversion, avec le scénario  du film de Marc Allégret en 1953, «  Les orgueilleux « , d’après une nouvelle de Sartre, «  Typhus » :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/12/20/en-lhonneur-de-michele-morgan-qui-vient-de-mourir-les-orgueilleux-1953-dyves-allegret/

C’est Gérard Philippe qui y joue le rôle d’un médecin alcoolique, sauvé par l’amour de Michèle Morgan dans un Mexique qui ne doit rien à «  Au dessous du volcan », la divine comédie ivre de Malcolm Lowry sur laquelle il y aurait aussi beaucoup à dire.

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