Georges Perec et Bernard Queysanne : «  un homme qui dort » 1974; « je préfèrerais ne pas… »

Le film est sur YouTube

C’est évidemment le passage de Proust qui inspire le titre :

**** https://quitter-le-temps.fr/2017/11/20/marcel-proust-un-homme-qui-dort/

« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. « 

Le début du texte de Georges Perec est ici:

*** https://netlex.tumblr.com/post/61299903768/ton-reveil-sonne-tu-ne-bouges-absolument-pas-tu

 

le texte complet est ici :

**** http://ekladata.com/wDCwcHwoihum18PKTG2bOqqXX9w.pdf

«

Ton réveil sonne, tu ne bouges absolument pas, tu restes dans ton lit, tu refermes les yeux. Ce n’est pas un geste prémédité, ce n’est pas un geste, d’ailleurs, mais une absence de geste, un geste que tu ne fais pas, des gestes que tu évites de faire. Tu t’es couché tôt, ton sommeil a été paisible, tu avais remonté ton réveil, tu l’as entendu sonner, tu as attendu qu’il sonne, pendant plusieurs minute au moins, déjà réveillé par la chaleur, ou par la lumière, ou par l’attente. Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus : il se lève, se lave, se rase, se vêt, s’en va. Tu le laisses bondir dans les escaliers, courir dans la rue, attraper l’autobus au vol, arriver à l’heure dite aux portes de la salle d’examen. Tu te lèves trop tard. Tu ne diras pas sur quatre, huit ou douze feuillets ce que tu sais, ce que tu penses, ce que tu sais qu’il faut penser sur l’aliénation, sur les ouvriers, sur la modernité, sur les loisirs, sur les cols blancs ou sur l’automation, sur la connaissance d’autrui, sur Marx rival de Tocqueville, sur Weber ennemi de Lukács. De toute façon, tu n’aurais rien dit car tu ne sais pas grand-chose et tu ne penses rien. Ta place reste vide. Tu ne finiras pas ta licence, tu ne commenceras jamais de diplôme.

Un homme qui dort : film de Georges Perec et Bernard Queysanne (1974)

c’est évidemment le temps, c’est à dire la définition même de l’homme, qui est un être temporel de part en part ( peut être même pourrait on dire que le temps est l’homme lui même, d’où les apories, signalées déjà par Saint Augustin , quand il s’agit de définir le Temps, considéré comme « mystère «  par Tomas Mann :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/10/22/dynamique-monadique-le-temps-comme-propriete-universelle-du-changement/

« Qu’est-ce que le temps? Un mystère! Sans réalité propre, il est tout-puissant. Il est une condition du monde phénoménal, un mouvement mêlé et lié à l’existence des corps dans l’espace, et à leur mouvement. Mais n’y aurait-il point de temps s’il n’y avait pas de mouvement? Point de mouvement s’il n’y avait pas de temps? Interrogez toujours! Le temps est-il fonction de l’espace? Ou est-ce le contraire? Ou sont-ils identiques l’un à l’autre? Ne vous lassez pas de questionner! Le temps est actif, il produit. Que produit-il? Le changement. « A présent » n’est pas « autrefois », « ici » n’est pas « là-bas », car entre les deux il y a mouvement. »
passage tiré du début du chapitre VI de « La montagne magique » de Thomas Mann:

Il y a deux notions de temps: géométrique, c’est le temps des physiciens, et psychologique :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/11/28/tgd-deux-temps-psychologique-et-geometrique/

Mais Perec, dans la très belle fin du texte,  en dit plus , parlant d’un temps quasi divinisé, qui « donne la solution et connaît la réponse « :

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2009/02/28/un-homme-qui-dort-georges-perec/

« Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi. Le temps qui connaît la réponse a continué de couler. C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue. Cesse de parler comme un homme qui rêve. Regarde ! Regarde-les. Ils sont là des milliers et des milliers, sentinelles silencieuses, Terriens immobiles, plantés le long des quais, des berges, le long des trottoirs noyés de pluie de la Place Clichy, en pleine rêverie océanique, attendant les embruns, le déferlement des marées, l’appel rauque des oiseaux de mer. Non. Tu n’es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n’es plus l’inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. Tu attends, Place Clichy, que la pluie cesse de tomber.« 

c’est à dire que le solitaire, qui voulait rompre toutes les attaches, entre le monde et lui, est repris par l’histoire…tout continue..

Or « l’histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller » ( Joyce). Tel est le sens de l’entreprise, si l’on peut dire, du « pauvre personnage » : s’éveiller. Or il découvre à la fin qu’il n’a pas connu l’éveil et n’est pas mort, il continue donc à dormir, comme tous les autres « terriens immobiles, en pleine rêverie océanique » : il n’est pas mort, et il n’est pas sorti de l’histoire, ce cauchemar , donc le cauchemar continue, ce rêve dont parlait aussi Hamlet :

http://www.thomasrogerdevismes.fr/2014/07/etre-ou-ne-pas-etre-hamlet-acte-iii-scene-1ere-william-shakespeare.html

« Être ou ne pas être, telle est la question.

Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et d’y faire front pour y mettre fin?

Mourir… dormir, rien de plus… et dire que, par ce sommeil, nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le lot de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur.

Mourir… dormir; dormir, peut-être rêver.
Oui, voilà l’obstacle.

Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés du tumulte de cette vie?

C’est cette réflexion-là qui donne à nos malheurs une si longue existence.

Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple poignard?

Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas?

Ainsi, la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises importantes et de grande portée se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action…« 

Seulement de l’eau a coulé sous les ponts, depuis Hamlet, et la conscience d’un homme de la fin du vingtième siècle n’est plus celle des Temps de Hamlet : la mort ne peut plus être envisagée comme un sommeil, troublé par des rêves. C’est la conscience vivante qui cherche à s’éveiller du cauchemar, et si le Temps connaît la réponse, il ne l’a toujours pas dite, sauf à considérer que l’anéantissement de toute «  conscience malheureuse «  dans la mort est une réponse, une solution et d’ailleurs l’homme qui dort n’est pas mort…

contrairement au « voyageur du temps » de «  Je t’aime je t’aime » qui à la fin de son « temps deux fois vécu «  se tire une balle en plein cœur, ce qui est simplement l’aboutissement de sa vie, qui se déroule de façon inéluctable, comme les « scientifiques «  auraient bien dû s’en douter :

https://hottandphilosophy.wordpress.com/2020/12/01/je-taime-je-taime/

Voyager dans le passé consiste seulement à revivre les mêmes circonstances, et donc pour Claude Ridder à se suicider : nulle « réponse » là dedans. Par contre le « Time travel » à la façon de « La jetée » ou de « La machine à explorer le temps » est exclus, on ne peut pas revenir adulte dans son enfance pour croiser l’enfant que l’on a été, sinon on pourrait le prévenir, ou bien même le tuer, et découvrir que l’on s’est ainsi «  radicalement assassiné soi même «  , ou en tout cas les paradoxes de « William Wilson ».

l’homme qui dort n’a pas besoin d’être prévenu, par son double revenant du futur, il lui a suffi de la chaleur insupportable de sa chambre et d’une bassine où croupissent six chaussettes pour que « tout s’arrête : tu comprends que tu ne sais pas vivre et que tu ne sauras jamais, tu n’as pas envie de poursuivre ».

Ici les moralistes, psychologues et autres « hommes d’action » objecteront : laissons les à leur discours et cherchons plutôt refuge dans Mallarmé , ce qu’aurait dû faire l’homme qui dort quand il découvre à la fin qu’il n’a plus de refuge :

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Un_coup_de_dés_jamais_n’abolira_le_hasard

au fond lui aussi lance les dés, à sa façon, peut être pas dans « des circonstances éternelles, du fond d’un naufrage «  à moins de considérer que glander dans les cafés, c’est là « faire naufrage » comme Achab dans « Moby Dick » ( peut être est ce là la « rêverie océanique » ?) parce que tant qu’il n’est pas mort, il est vivant et donc pris dans le cauchemar de l’histoire qui se nomme « contingence » . « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » cela signifie peut être que jamais personne ne sortira du cauchemar de la vie, de l’histoire, du « plan vital » tel que je l’appelle  ici, par un acte vital ou historique, en lançant les dés, «  quand bien même serait ce dans des circonstances éternelles «  ( en franchissant le Rubicon)

 »Ton réveil sonne, tu ne bouges absolument pas, tu restes dans ton lit, tu refermes les yeux. Ce n’est pas un geste prémédité, ce n’est pas un geste, d’ailleurs, mais une absence de geste, un geste que tu ne fais pas, des gestes que tu évites de faire. Tu t’es couché tôt, ton sommeil a été paisible, tu avais remonté ton réveil, tu l’as entendu sonner, tu as attendu qu’il sonne, pendant plusieurs minute au moins, déjà réveillé par la chaleur, ou par la lumière, ou par l’attente. Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus : il se lève, se lave, se rase, se vêt, s’en va. Tu le laisses bondir dans les escaliers, courir dans la rue, attraper l’autobus au vol, arriver à l’heure dite aux portes de la salle d’examen. Tu te lèves trop tard. Tu ne diras pas sur quatre, huit ou douze feuillets ce que tu sais, ce que tu penses, ce que tu sais qu’il faut penser sur l’aliénation, sur les ouvriers, sur la modernité, sur les loisirs, sur les cols blancs ou sur l’automation, sur la connaissance d’autrui, sur Marx rival de Tocqueville, sur Weber ennemi de Lukács. De toute façon, tu n’aurais rien dit car tu ne sais pas grand-chose et tu ne penses rien. Ta place reste vide. Tu ne finiras pas ta licence, tu ne commenceras jamais de diplôme. »

. Alors comment en sortit ? par l’amour intellectuel, j’en suis de plus en plus convaincu :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2020/10/14/brunschvicgspinoza-lamour-intellectuel-amor-dei-intellectualis-de-spinoza/

C’est à dire l’identité de  l’expansion infinie de l’intelligence et du désintéressement absolu de l’amour. C’est de cet amour là, et non pas d’Eros, que parle St Paul :

https://www.aelf.org/bible/1co/13

 

«

J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.

04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;

05 il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;

06 il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;

07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.

08 L’amour ne passera jamais. Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée.

09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.

10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé.

11 Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.

12 Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu.

13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité. »

 

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