Comment c’est (Samuel Beckett)

J’ai retrouvé les extraits de “Comment c’est” de Samuel Beckett dont j’avais parlé à propos du récit de Jaccottet, les voici , il s’agit du monologue d’un “personnage” qui émet différentes considérations sur sa vie, dans la boue, et dans le noir, c’est à dire dans ce que nous appelons ici le “plan vital”; ce passage est tout à fait bouleversant parce que l’on y assiste justement au dégagement du personnage du stade de “Moi vital” souffrant et rampant dans les ténèbres, et cette ébauche de dégagement s’effectue grâce à l’idée de vérité (“la vérité vous rendra libres”) qui est en lui sinon comment pourrait il se demander si toutes ces histoires de procession, de voyage (suggérant que sa vie dans le noir est orientée vers quelque part) ne sont pas radicalement fausses, des inventions pour supporter la souffrance. Il accède alors à une première vérité : ” jamais eu personne que moi et ça c’était vrai oui, moi c’était vrai”mais ce moi n’a pas de nom, pas d’essence !

La ligne ” LES BRAS EN CROIX pas de réponse OUI OU NON oui” fait allusion à la notion de “valeur de vérité” (oui ou non) que découvre aussi Descartes lors de sa nuit de songes du 10 novembre 1619 (“Est et non”):

http://singulier.info/rrr/2-rdes1.html

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/17/la-vraie-raison-du-suicide-de-leurope/

Où je disais ceci:

la ligne de partage des temps, qui pour les chrétiens est la naissance de Jesus-Christ, pour les juifs…je ne sais pas, (la sortie d’Egypte ?) pour les musulmans la descente du Coran, mais qui pour nous qui nous voulons vraiment religieux, pour nous qui voulons vraiment « dépouiller le vieil homme » ne peut être que la « nuit de songes de Descartes » du 10 au 11 novembre 1619:

http://singulier.info/rrr/2-rdes1.html

nuit suivant la journée au cours de laquelle il trouvé les fondements de l’admirable science, selon le récit de Baillet:

«
Il nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s’étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable , il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu’il s’imagina ne pouvoir être venus que d’en haut.

»

évidemment Descartes ne peut parler que le langage de l’ancienne époque puisque la nouvelle ne va naître qu’au cours de cette nuit obscure car ultra-lumineuse, Descartes reste chrétien : mais « en haut » désigne pour nous qui venons quatre siècles après le plan spirituel, plan de l’Idée, qui est nommé « cieux » (שמים = Shamayim par opposition à Eretz = terre qui désigne le plan vital ) au premier verset de la Torah. La pensée de la nouvelle époque d’après la ligne de démarcation est entièrement active, virile (non au sens de sexe masculin), solaire, conquérante, par opposition à l’ancienne époque lunaire, orientale, passive, recevant des « révélations » par les « prophètes » et ce n’est pas pour rien que Jean-Luc Marion tente d’annexer Descartes à sa thèse de la « donation-réception », niant la possibilité d’une pensée active, créatrice.

et, pour en revenir à “Comment c’est” de Samuel Beckett, les bras en croix représentent évidemment l’axe horizontal de La Croix, le monde, le plan vital (le personnage est couché dans le noir, il ne s’est pas encore “relevé” pour s’orienter vers le plan spirituel-internel, car il n’a pas encore pris conscience de ce fait que s’il peut se demander si “tout ça c’était vrai” c’est qu’il a une première idée en lui:l’idée de vérité , qui n’a pas été apportée par la vie dans les ténèbres)

En somme nous avons là affaire à un métissage entre Céline et Descartes, entre le “Voyage au bout de la nuit” et les ” Méditations métaphysiques”.

Voici cet extrait remarquable de “Comment c’est” de Samuel Beckett:

si tout ça tout ça oui si tout ça n’est pas comment dire pas de réponse si tout ça n’est pas faux oui

tous ces calculs oui explications oui toute l’histoire d’un bout à l’autre complètement faux oui…

et cette histoire de procession pas de réponse cette histoire de procession oui jamais eu de procession non ni de voyage non…

non jamais eu personne non que moi pas de réponse que moi oui ça alors c’était vrai oui moi c’était vrai oui

et moi je m’appelle comment pas de réponse

MOI JE M’APPELLE COMMENT hurlements bon

que moi en tout cas oui seul oui dans la boue oui le noir oui ça tient oui la boue et le noir tiennent oui là rien à regretter

que moi oui seul oui avec ma voix oui mon murmure oui quand ça cesse de haleter oui tout ça tient oui de plus en plus fort oui

DE PLUS EN PLUS FORT oui aplati sur le ventre oui dans la boue oui le noir oui là rien à corriger non les bras en croix pas de réponse

LES BRAS EN CROIX pas de réponse OUI OU NON oui

seul dans la boue oui le noir oui sûr oui haletant oui quelqu’un m’entend non

personne ne m’entend non murmurant quelquefois oui quand ça cesse de haleter oui pas à d’autres moments non

dans la boue oui moi oui ma voix oui pas à un autre non

à moi tout seul oui sûr oui quand ça cesse de haleter oui de loin en loin quelques mots oui quelques bribes oui

que personne n’entend oui mais de moins en moins pas de réponse

DE MOINS EN MOINS oui

alors ça peut changer pas de réponse finir pas de réponse

je pourrais suffoquer pas de réponse

m’engloutir pas de réponse

plus souiller la boue pas de réponse

le noir pas de réponse

plus troubler le silence pas de réponse

crever pas de réponse

CREVER hurlements

JE POURRAIS CREVER hurlements

JE VAIS CREVER hurlements bon

Le Maître du récit de Jaccottet: “L’obscurité” pourrait tenir un tel discours, mis à part le fait qu’il affirme que :

Rien n’est vrai, rien n’est, hormis le fait de le savoir

mais pour savoir, et pour juger (que “rien n’est”) il faut être….un Esprit qui peut juger…

Sur le récit de Jaccottet “L’obscurité “:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/philippe-jaccottet-lobscurite/

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