Revenir de Marx à Platon ; Julien Benda : discours à la nation européenne

http://classiques.uqac.ca/classiques/benda_julien/discours_nation_europeenne/benda_discours_nation.pdf

Ce qui est développé là, c’est l’Idée de l’Europe exactement opposée à celle que s’en font les zélites actuellement au pouvoir et qui se réclament sans cesse et hypocritement de “nos valeurs”.

Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns cherchent ce que l’Europe, pour gagner l’existence, devra faire dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceuxlà que je parle.
Davantage. je parle à ceux qui pensent que cette dernière révolution est la plus nécessaire. Que le problème européen est, avant tout, un problème moral. Que, du moins, ce problème doit être conçu en soi et, pour quelque mesure, indépendamment des autres….

….L’Europe ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, voire politique ; elle n’existera vraiment que si elle adopte un certain système de valeurs, morales et esthétiques ; si elle pratique l’exaltation d’une certaine manière de penser et de sentir, la flétrissure d’une autre ; la glorification de certains héros de l’Histoire, la démonétisation d’autres. Ce système devra être fait exprès pour elle. Il ne sera pas une rallonge du système qui sert aux nations, dont il signifiera, au contraire, sur la plupart des points, la négation.
Ce système sera l’œuvre d’une action proprement morale, s’adressant à la région proprement morale de la sensibilité humaine, dans ce que cette région a de spécifique et d’autonome, dans la volonté qu’elle a — volonté qui est tout le fait moral — d’être spécifique et autonome. Il ne sera pas seulement la projection, dans le plan moral, de la sensibilité économique de l’Europe.
L’Europe se fera, ici, comme s’est faite la nation. Celleci n’a pas été un simple groupement d’intérêts matériels. Elle n’a vraiment existé que le jour où elle a possédé un système de valeurs approprié à sa nature, le jour où, au XIXe siècle, s’est constituée une morale nationaliste. Ce n’est pas le Zollverein qui a fait l’Allemagne, ce sont les Discours à la nation allemande de Fichte, ce sont les professeurs de morale qui en sont issus. Et le créateur prussien de la morale nationaliste a donné ses commandements comme étant d’essence proprement morale, considérables pour cette raison. Il ne les a pas donnés comme n’étant que la traduction, en langue morale, d’un catéchisme économique.

Ce qui doit être exalté c’est la forme de pensée idéaliste, qui place en haut ce qui est plus élevé, à savoir le plan spirituel, et au plus bas le plan vital. Ce qui doit être flétri, c’est le naturalisme et l’économiste.

Il est clair que ce système de valeurs nécessaire à l’Europe ne pourra lui être inculqué que si ses éducateurs se pénètrent de leur fonction telle que je viens de la produire, s’ils adoptent pleinement cette croyance à un monde moral, poursuivant ses fins propres parmi les autres exigences humaines, et apparaissant au milieu d’elles comme un empire dans un empire. Je demande donc à ces éducateurs : Adoptezvous cette croyance ? L’adoptez-vous avec toute la foi nécessaire ?
En vérité, je ne le crois pas. Ce que je crois lire, au contraire, dans la plupart de vos esprits, c’est que cette autonomie du monde moral est le propos d’un idéalisme antique et enfantin, à jamais périmé ; que les affirmations des hommes quant au Bien et au Mal ne sauraient être autre chose qu’une certaine expression de leur être animal, s’évertuant à trouver sur cette terre les meilleurs moyens de se nourrir et de se vêtir. Tant a triomphé partout, aujourd’hui, le dogme de l’impuissance de l’idéal et de la souveraineté de la vie matérielle. Tant est morte la parole du docteur chrétien : L’Homme est avant tout une chose spirituelle . »
Donc, la première réforme qu’il vous faut accomplir pour atteindre à vos fins, éducateurs moraux qui voulez faire l’Europe, est une réforme audedans de vousmêmes. C’est de rompre avec cet état d’humilité où vous vous plaisez à tenir votre fonction par rapport à l’économique, et de lui restituer sa dignité. C’est de cesser de vous prosterner au pied des autels de Marx pour revenir à ceux de Platon. Ce n’est, d’ailleurs, point la seule fois que l’édification de l’Europe vous demandera de répudier les mythes germains en faveur des mythes helléniques, de vous convertir des dieux de la mer du Nord à ceux de la Méditerranée.

Il faut surtout se garder de succomber à l’attrait de la vénéneuse moraline.. l’autonomie du monde moral n’est autre que l’idéal d’autonomie qui est visé par la philosophie véritable exposée dans le “Manifeste pour l’autonomie” d’André Simha à propos de la philosophie de l’esprit de Léon Brunschvicg:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2016/01/24/brunschvicgintroduction-un-manifeste-pour-lautonomie/

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/22/individuation-universel-et-liberte-le-manifeste-pour-lautonomie-dandre-simha/