Sortir de la Caverne de Platon (du plan vital) pour respirer en un monde sans surnaturel ni bondieuseries (le plan spirituel)

Ces lignes sont extraites de la conclusion de “Raison et religion” de Léon Brunschvicg:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

Dira-t-on que nous nous convertissons à l’évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l’instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l’intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d’une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ?
La clarté de l’alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n’intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n’ont jamais songé à l’invoquer ». Or, remarque M. Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s’agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l’avis des philo- sophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l’expérience, personne ne le reconnaîtrait. Statique ou dynamique, en effet, la religion le tient avant tout pour un Être qui peut entrer en rapport avec nous » .En vain donc le rationalisme invoquera ses titres de noblesse, tentera de faire valoir « quelque idéal de sagesse ou de beauté, il ne saurait grouper qu’une rare élite et, s’il se borne aux horizons terrestres, il succombe avec l’individu»

Rare élite certainement, et je ne prétends pas en faire partie encore…de toutes façons il ne s’agit pas d’une élite style club Rotary, elle ne donne aucun droit, à part celui, qui d’ailleurs peut coûter cher (car “on a le droit de rire de tout, mais pas devant tout le monde”), de mourir de rire (à défaut de plaisir) devant les manifestations d’imbécilité d’homo credulus, ou d’homo islamophilus.

Ce qui est nécessaire et suffisant pour en faire partie, c’est comme le dit Brunschvicg : ne plus tourner le dos à Dieu, ne plus se soucier du salut “éternel” de sa belle et immaculée petite âme, c’est à dire “refuser de centrer sa conception du monde et de Dieu sur l’intérêt du moi”… et donc refuser les religions “socialisées” c’est à dire toutes les religions existantes, y compris celle de la démocratie, des droits de l’homme, et du politiquement ou islamiquement correct.

On devrait reprendre Brunschvicg s’il s’arrêtait là car nous savons bien que le rationalisme, la galerie des héros de la pensée pure, ne succombe pas avec un ou des individus.
C’est que le temps, en particulier le temps religieux, doit être libéré des imaginations matérialistes portant sur la “vie future” ou vie d’outre-tombe:

Mais ce qui s’imagine au-delà des horizons terrestres ne s’étale- t-il pas encore dans l’espace, comme le temps de la vie future, à laquelle l’individu serait appelé par un démenti éclatant aux conditions de l’existence naturelle, est seulement un temps indéfiniment allongé, image évidemment décevante de l’éternité intrinsèque et véritable ? L’immortalité de l’âme ne se conçoit que dans la conception naïve, que dans l’illusion primitive, d’un temps qui serait un substantif, entité simple et homogène par rapport à soi. Pour nous le problème du temps, et particulièrement du temps religieux, se précise de façon toute différente. Le bienfait dont nous serons redevables à l’histoire même de l’éclectisme, c’est de nous mettre définitivement en garde contre l’obscurité née de l’interférence entre des mouvements inverses de flux et de reflux, allant tantôt de l’ancien au nouveau, du statique au dynamique, et tantôt, au contraire, revenant au statique pour tenter d’y appuyer le dynamique, pour faire rentrer, suivant la formule de Comte, la marche du progrès dans la loi de l’ordre. Et ce qui est vrai du temps de l’histoire est à plus forte raison vrai du temps de la personne. Là aussi, chaque moment apparaît décisif, par cette option qu’il nous propose entre la poussée en quelque sorte rectiligne du temps biologique et l’effort de redressement qui est nécessaire pour nous arracher à la tyrannie inconsciente du passé. En nous retournant sur lui, en le reconnaissant comme passé, nous nous rendrons capable de le soumettre à l’épreuve du jugement, fondé sur l’enchaînement, de mieux en mieux établi à travers les siècles de notre humanité, entre les antécédents et les conséquents.

Le salut, qui ne se situe pas dans une “vie future” échappant aux conditions de la vie terrestre, mais qui coïncide avec la seconde naissance, dépend de cet effort de redressement, ou temps spirituel qui vient surmonter le temps biologique et l’entropie.

Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, à la prendre en général dans l’absolu de son concept, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ; mais ce n’est là qu’une expression provisoire jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort. Il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée M. Bergson, de « culbuter la mort » ; mais, puisque le salut est en nous, n’est-il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?
Nous le disons à notre tour : il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai du jour où la pensée a réussi à se dé- tacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles-là mêmes aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.
Rien qui ne soit ici d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase ; nous dominons le temps qui nous emporte ; nous som- mes plus qu’une personne dès que nous sommes capable de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne, et fonde dans autrui la personnalité à laquelle nous nous attachons. Ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l’homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l’intelligence et l’amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l’atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l’image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même.
Si les religions sont nées de l’homme, c’est à chaque instant qu’il lui faut échanger le Dieu de l’homo faber, le Dieu forgé par l’intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l’homo sapiens, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d’aimer, qui menace d’en restreindre l’espérance et d’en limiter l’horizon. Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme cha- que chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l’égoïsme inhérent à l’instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d’humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu’à enrichir le trésor commun !

Je suis réellement persuadé que Brunschvicg a mis en lumière le sens éternel de l’évangile, qui est “obtenu” par une opération de décantation, de filtrage, de purification et de discrimination entre le bon grain et l’ivraie : entre le sens spirituel de certaines parties du texte, souvent réduites à une seule phrase, et les parties mythologiques et fabuleuses.
Encore celles ci peuvent elles et doivent elles être comprises en un sens symbolique : la résurrection du Christ correspondrait à ce qu’un philosophe comme Husserl appelle “résurrection” ou à ce que Brunschvicg désigne comme seconde naissance et accès au présent éternel.
La descente aux enfers signifie comme le rappelle Brunschvicg citant Hamann la connaissance de soi visée par Socrate.
Plusieurs de ces passages spirituels auraient pu être écrits par Brunschvicg lui même, par exemple:
Celui qui veut sauver son âme la perdra
ou
Il est plus difficile à un riche d’entrer au Royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille (les “riches” sont ceux qui ne peuvent ni ne veulent pratiquer la pauvreté en esprit).
Passer par la “porte étroite” signifie centrer sa vie sur le présent spirituel où a lieu le “choc” intérieur à l’esprit entre connu et inconnu, entre passé et futur, qui mène à l’acte spirituel du jugement.
Le Royaume des cieux désigne non pas un “autre monde” mais l’état orienté vers et par le moi spirituel, et non plus par le moi vital; il faut qu’il croisse et que je diminue veut dire : il faut que le moi vital s’affaiblisse jusqu’à céder la place au Moi spirituel.
De ce que je connais de la démythologisation des textes évangéliques entreprise par des théologiens protestants, je pense qu’elle ne répond pas à l’exigence de pureté de la philosophie brunschvicgienne, c’est à dire de la philosophie.
Quant à l’anthroposophie de Rudolf Steiner, elle se noie dans une mythologie encore plus abstruse que celle du gnosticisme.

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