Individuation, universel et liberté : le “manifeste pour l’autonomie” d’André Simha

J’ai rappelé ici :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/07/brunschvicgintroduction-suite-du-manifeste-pour-lautonomie-dandre-simha/

combien était limité ( 20 pages sur plus de 50) le fichier pdf contenant un extrait de la préface d’André Simha à la réédition récente chez Hermann du livre datant de 1901 de Léon Brunschvicg : “Introduction à la vie de l’esprit”, préface titrée :”Manifeste pour l’autonomie”, et je me suis fixé pour tâche de le mettre ici progressivement à disposition des lectrices et lecteurs, car ce me semble être un texte très important du point de vue de la vocation spécifiquement et universellement humaine , à la recherche de la vérité et à l’autonomie vis à vis des contingences du plan vital.
Ce “manifeste pour l’autonomie” répond lui aussi aux interrogations que se pose Rudolf Steiner en 1894, voir:

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/06/20/rudolf-steiner-individuel-et-universel/

À savoir “en quel sens individuel et universel sont au fond la même chose ” Mais est ce vrai ? C’est une constante en tout cas de l’anthroposophie de suggérer que le monde est une énigme dont la solution se trouve dans l’individualité humaine . Le monde est donc une myriade d’énigmes, une pour chaque individu humain.
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André Simha oppose clairement liberté et individuation : page 10 ” la liberté qui nous fait tout autres que des choses exige une véritable

dés-individuation

La liberté se trouve grâce à l’acte d’intellection, et ce n’est pas un hasard si Steiner conduit ses investigations en appliqueant , dans la “philosophie de la liberté” en 1894, les méthodes des sciences de la Nature (enfin…dit il):
Page 11 du Manifeste:
Dans la mesure où l’idée vraie a une vie dans l’histoire de la connaissance, il s’agira pour une philosophie de la liberté effective de remonter de l’œuvre infinie d’intelligence qu’est la connaissance scientifique à l’action et aux exigences de l’esprit qui l’anime
Les préoccupations religieuses de Brunschvicg, qui ont toujours étonné étudiants comme commentateurs, sont clairement associées à ce thème de la liberté :
Page 12 :
“À lire le “Spinoza” de Brunschvicg, c’est la liberté de l’esprit qui est l’alpha et l’Omega de la meilleure vie, celle qui s’accomplit dans la philosophie”

“Avec le spinozisme, qui accomplit en cela, tout en faisant fi de ses prudences, le projet cartésien, la philosophie reprenait à son compte, et dans une perspective résolument rationaliste, la question religieuse du salut”. Un peu plus loin Simha explique en quoi la philosophie née en Grèce reprend à son compte cette question religieuse du salut : en séparant rigoureusement plan vital et plan spirituel, ou, selon les termes dont il fait usage un peu plus loin:

“Cette quête du salut semble à Brunschvicg centrale dans la formation et le progrès de la conscience européenne; celle ci s’est en effet déterminée à partir de la naissance de la philosophie en Grèce . De façon résolue et méthodique dans l’idéalisme platonicien, elle a vu dans la pensée une puissance irréductible à ses conditions empiriques, elle lui a reconnu une vie propre, qui ne pouvait dépendre de son inscription historique et géographique”

“Le salut selon la philosophie résidera dans l’extension et l’élévation de l’esprit plutôt que dans l’espoir superstitieux-certes biologiquement compréhensible- d’une vie future de l’âme.
E
“Si Spinoza est selon Brunschvicg un moment capital dans l’Histoire de l’Occident, c’est dans la mesure où il a accompli en toute clarté l’identification de la vérité et de la vie qui sous-tendait l’idéalisme platonicien. Le point de vue de l’éternité, qui est celui de l’esprit,n’a plus rien à voir avec l’espoir de l’immortalité d’une âme personnelle.”

Le salut est donc l’élévation de l’esprit (au plan spirituel), par l’ascèse vitale et la Mathesis, élévation au dessus du plan vital , mais méfions nous de ces métaphores “en hauteur”, et puis il s’agit là de ce que nous pourrions nommer esprit individuel, c’est à dire au fond de l’intellect d’un individu déterminé par l’histoire de ses relations avec les idées au cours de la vie. Il ne peut y avoir salut de l’Esprit Absolu, universel, qui est Perfection, cet Esprit dont “nous ne pouvons pas douter, alors que nous pouvons et devons douter de nos relations avec Lui” . Il n’y a de salut qu’intellectuel, comme le précise le “Manifeste” page 13 : “c’est la vérité qui est vie, c’est la vie de l’esprit. la philosophie, qui est la prise de conscience de cette identité, est engagement à comprendre: le véritable salut est dans l’intellection”

L’expression d'”esprit individuel” que j’ai employée est dangereuse et rappelle trop la notion superstitieuse “d’âme individuelle immortelle “. J’engage les lectrices et lecteurs à acheter le livre chez Hermann ( on peut le faire sur Internet) car il est possible que je contamine ce matériau précieux avec mes limites et défauts personnels, issus de mon histoire individuelle . Ainsi par le exemple on trouve, plus loi, page 27, paragraphe “la vertu d’Intelligence et l’Histoire” ce passage qui est en contradiction avec tout ce que j’ai dit ici sur le caractère illusoire et vital de tout espoir comme de tout optimisme:
“Immanente à la puissance de l’Esprit, la vertu d’espérance tient au pouvoir de réflexion et de critique sans lequel il n’y a plus de pensée possible.L’Esprit est jugement , il est liberté, et il n’y a donc pas de système qu’il ne puisse, et donc ne doive, juger et dépasser.il a donc à connaître l’Histoire, mais ne saurait sans se renier se contenter de l’Histoire ; c’est dans ses œuvres et dans l’Histoire que l’esprit se déploie et se connaît, mais dans la mesure où il est vie et vérité”

Mais revenons page 13 :

” pour expliciter cet engagement qui définit la conscience philosophique, Brunschvicg analyse ses manifestations et ses effets dans l’histoire de la connaissance scientifique…l’enjeu philosophique fondamental de cette analyse est la prise de conscience de l’activité créatrice de l’esprit dans les progrès de l’intelligence du réel, ce qui revient, mais par une autre voie que celle de Spinoza, à retrouver la conscience de soi du sage de l’Ethique, une conscience qui n’est plus enfermée dans une individualité particulière , et qui se confond avec la réflexivité des idées vraies (savoir, c’est savoir qu’on sait)une conscience qui exprime la Pensée, cet attribut infini de l’Etre infini et qui réalise l’identité de la puissance vive d’intellection qui est en nous et de la vérité effective. Conscient de soi, du monde et de Dieu

Le salut est éclatement de l’individualité , c’est à dire des chaînes qui nous enferment dans la prison du plan vital .

Cette croyance , provenant indubitablement des époques primitives et obscures d’avant la science européenne qui engendre le meilleur de la vie spirituelle de l’Europe d’après Descartes, cette croyance en une immortalité individuelle d’une “âme personnelle” n’est pas seulement fausse et absurde, elle est moralement néfaste. J’ai entendu récemment un curé de la ville des Mureaux qui rencontre les problèmes liés au terrorisme islamonazi que l’on sait : ce curé racontait la douleur de cette famille catholique, la petite fille de 7 ans revient de l’école perturbée et en sanglots, pressée de questions elle finit par lâcher qu’elle est soumise à un véritable harcèlement de la part des musulmans de son âge : ” si tu ne te convertis pas à l’Islam tu brûleras en enfer pour l’éternité!” Et cette fillette terrorisée demande à ses parents si cela est vrai! Des enfants de sept ans !
C’est bien pour cette raison , pour éviter cette folie collective qui a pour nom

ISLAM

qu’il est urgent de remplacer les cours de religion (viol de la conscience des enfants) par des cours de philosophie qui permettront aux élèves de comprendre la véritable nature du salut, qui est intellection et réflexivité des idées vraies.
Page 50 André Simha précise la véritable nature de cet esprit qui est puissance de comprendre qui fait éclater nos chaînes :
“Il n’y a rien à chercher dans l’esprit au delà de l’unité”
“C’est le fondement infondé de l’esprit : celui ci n’a pas à chercher la raison de sa volonté d’unité , il est unification” et page 50 aussi cette indication claire sur la notion d’esprit individuel :

“S’il y a un écart entre un esprit et l’unité, c’est qu’il s’agit précisément d’un esprit individuel et c’est parce que l’individualité exclut la pureté et la perfection de l’unité achevée.

Sur ce sujet de “Léon Brunschvicg lecteur de Spinoza” André Simha signale en note un article de Jean Michel Le Lannou : “Un temple pur” que l’on peut lire intégralement ici :

http://books.openedition.org/psorbonne/212?lang=fr

Ce titre vient d’une ligne de l’Agenda retrouvé (agenda de 1892 retrouvé par Brunschvicg en 1942, cinquante ans après):

Je rêve d’un temple pur d’où je m’excommunie

Voir sur cet agenda :

https://horreurislamique.wordpress.com/2013/08/01/elie-halevy-leon-brunschvicg-et-lagenda-retrouve/

Ce temple pur est évidemment le plan spirituel. “D’où je m’excommunie ” veut dire que le je personnel, ou moi vital, ne peut y pénétrer sans qu’il cesse d’être un “temple pur”. Cela dit , page 50 ;c’est dans la co-présence d’un esprit individuel et de l’esprit pur que se trouve la possibilité indéfiniment renouvelée de perfectionnement spirituel.A titre d’idéal, l’unité est active dans le développement des individus qui vivent de la vie de l’esprit, mais elle reste toujours supérieure à leur vie individuelle, leur ouvrant un avenir de possibilités qu’ils ne peuvent déterminer à partir de leur acquis”
Les conditions de l’individuation appartiennent toutes au plan vital. Il est d’ailleurs à remarquer que dans la première opposition fondamentale au chapitre 1 de “Raison et religion”, Brunschvicg parle de Moi vital et de Moi spirituel plutôt que de plan vital et de plan spirituel. Nous ne sommes pas ici dans les spiritualité sur orientales, chez Steiner non plus d’ailleurs, qui s’est très vite opposé à la théosophie qui proclamait la supériorité de la spiritualité hindoue sur celle de l’Occident chrétien. Le Moi est un principe de dynamisme, d’activité c’est là le sens profond du cartésianisme et si l’on ne saisit pas ce sens incompréhensible pour des orientaux l’on ne comprend absolument pas pourquoi c’est le Je qui pense dans le “je pense donc je suis” , l’esprit est action (voir page 43 du manifeste):
“L’activité de l’esprit consiste dans la vie des idées;les idées sont des êtres vivants c’est à dire qu’elles ne s’épuisent ni dans leur apparition ni dans leur transformation intérieure. Elles agissent, mieux elles sont par elles mêmes une action intérieure, un mouvement “La vie des idées se situe dans le plan spirituel, et seul un être libre, comme ne peut que l’être un étant tel que l’homme qui se connaît lui même (ainsi que le dit Steiner) peut vivre sur ce plan, et agir sur la vie des idées qui sans lui et son activité libre, c’est à dire sans sa vie spirituelle, seraient des choses mortes, résultats du passé .

Page 43:
Brunschvicg insiste sur “l’effet réflexif le plus important de cette vie propre des idées, l’action de leur dynamisme sur les dispositions mêmes de l’esprit”: ” les idées ne se développent pas seulement de façon à enrichir et à transformer le contenu de la connaissance, mais encore à modifier nos dispositions vis à vis de ce qui paraît extérieur” .L’idée incite sans cesse l’esprit à revenir sur soi , pour modifier son appréhension du réel et trouver, inventer meme, les moyens d’en comprendre la complexité croissante. Mais d’où viendrait cette complexité sinon du travail de l’esprit par lequel il construit sans arrêt les rapports spatiaux et temporels qui constituent le milieu auquel il confère le caractère singulier d’apparaître indépendant et extérieur . le chapitre 2 d'”Introduction à la vie de l’esprit ” titré “La vie scientifique” contient une proposition très importante :

Du point de vue de l’esprit -et il n’y a pas d’autre point de vue pour l’être pensant qu’est l’homme- il n’y a qu’un monde, le monde de la conscience

La conscience n’est donc pas l’esprit, et elle est appelée à poursuivre une Odysée (comme dans la dernière philosophie de Schelling) et à “devenir l’esprit” c’est à dire conscience de la vie des idées et non plus du plan vital.
Page 48 : obscurcissement de la conscience et impureté de la volonté vont ensemble: comme en mathématiques où le mouvement meme de l’intellection, sa continuité dynamique , affirme le vrai et en certifié la présence tout en s’effectuant, la rectitude de l’action se manifeste dans le “consentement de soi même à soi même “. Le juste comme le vrai relève de la pureté d’une volonté qui veut une lucidité telle qu’elle puisse accorder les esprits. Et l’esprit ne vit que dans cette tension vers l’universel Un tel principe de soumission du particulier à l’universel commande à la fois une orientation politique et une philosophie de la religion. la société des hommes est à créer, elle devra toujours etre conquise sur les intérêts particuliers et les identités égoïstes, sur l’instinct de domination et d’appropriation qui cherche à faire plier l’enfant au lieu de l’élever à la liberté, qui impose la servitude, l’habitude de l’obéissance ou l’imitation d’idées toutes faites à toute une partie de l’humanité qui refuse de façon récurrente l’égalité des sexes, ou qui attribue l’exclusivité du salut à une religion établie, dressant entre les esprits, et à l’intérieur de chaque esprit , de telles barrières que le progrès de l’humanité s’en trouve entravé”
C’est clairement l’islam qui est visé dans ces dernières lignes, et les exigences d’une politique favorisant la laïcité ne peuvent que se heurter à cette secte barbare, fondée sur le viol de la conscience des enfants .
La richesse de ce manifeste est quasi-illimitée. terminons, puisqu’il faut bien terminer, par le paragraphe “Souveraineté de l’esprit” page 51:
“La raison elle même n’a de sens qu’à être travaillée par l’opposition de l’esprit qui vivifie à la lettre qui tue. Tout dogmatisme représente une impasse où l’esprit s’arrête, parce qu’il se heurte aux symboles, et qu’il s’est soumis dans l’individu aux besoins de la représentation, de la figuration qui est le mode d’appropriation le plus égocentré, de cette imagination matérielle qui mine la vie religieuse.
L’appel de l’idéal requiert précisément l’oubli de soi, l’ouverture à l’activité spirituelle de la raison “qui déborde par delà tout raisonnement particulier parce qu’elle est faculté universelle d’intelligibilité”. Devenir autre chose que l’individu emprisonné dans des habitudes d’action, autre chose que l’adepte d’une religion particularisée par ses dogmes, ses rites et ses costumes : la pure religion à quoi tend l’esprit n’est exclusive que de cela, l’extériorité qui ne peut que ternir, obscurcir l’inspiration spirituelle , par essence intérieure et universelle. Le “Dieu intérieur” , telle est l’expression qui dira le principe et la visée ultime de la vie de l’esprit.”

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