George Bataille : ” le bleu du ciel” (1935): le jour des morts

Suite de cet article où j’avais déjà fixé quelques vertiges de cet ouvrage “Le bleu du ciel” où ils abondent , tirés d’une première partie du livre titrée “les pieds maternels” (où une large part est réservée à Simone Weil, que Bataille fréquentait beaucoup à cette époque là, et qui est appelée Lazare dans le livre):

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/11/le-bleu-du-ciel-1935-les-pieds-maternels-georges-bataille-et-simone-weil/

Voir aussi :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/24/la-vie-de-georges-bataille-au-tournant-des-annees-40/

Ainsi que

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/07/philippe-sollers-sur-bataille/

et

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/05/colette-peignot-et-simone-weil/

Le livre entier du “Bleu du ciel ” est constitué , quoique court, de deux parties de longueur inégale, “Les pieds maternels” et “le jour des morts” sont incluses dans la seconde partie, et la partie “le jour des morts” se situe juste avant la fin , elle va des pages 163 à 185: le passage que je vais recopier in extenso est à mon avis l’un des moments de toute la littérature mondiale et il est aussi d’une importance cruciale pour les recherches (plus mathématiques que “métaphysiques” mais finalement ni l’un ni l’autre) entreprises en ce blog , orientées vers une “nouvelle forme de pensée” (et qui devrait devenir une nouvelle forme d’existence ?) que j’appelle “hénologique” , “selon l’Un” , ” autre qu’ontologique”. Les thèses de Georges Bataille sur l’érotisme comme “nostalgie de la continuité perdue” par les êtres discontinus et donc mortels que nous, humains, sommes, ces thèses sont maintenant bien connues, on les reconnaîtra ici, mais il importe de souligner d’emblée que nous sommes au antipodes de la (prétendue) “libération des mœurs” qui tourne à la “passion triste” qu’est l’obsession pornographique et prostitutionnelle (enfin plus maintenant , après la nouvelle loi concoctée par Les “cercles” féministes pas vrai ? ) à visée commerciale dans l’Occident dégénéré d’aujourd’hui qui mérite amplement la destruction et le chaos qui vont venir dans les prochaines années ( affirmation qui coïncide semble t’il avec celle de Slavoj Zizek à la fin de la “nouvelle lutte des classes” mais c’est un faux semblant), suite aux cortèges sautillants, en Mai 1968, des ridicules exemplaires du “dernier homme” sautillant et clignant de l’œil de Nietzsche (un philosophe que Bataille a beaucoup lu et médité et dont il a tiré une “volonté de chance” rafraîchissante); depuis 50 ans nous en avons vus beaucoup , de ces cortèges sautillants ou “manifs” , “un pas en avant trois pas en arrière” et Bataille a eu au moins la chance de mourir , au début des années 60, avant de voir ces ignominies .

Je voudrais finir cet article sur le passage du “jour des morts” où le personnage central du livre, qui a pour nom Henri Troppmann , retrouve son amoureuse Dorothea (” Dirty”) en Espagne puis en Allemagne et où ils font l’amour sur une tombe dans un cimetière à Trèves : ici les émancipés et “libérés” post-soixante huitards (“mieux vaut jamais 1968 que 68 tard”) se rengorgeront :” ce n’est que ça ! Mais je pourrais vous en raconter des vertes et des pas mûres, moi, mon cher Monsieur, sur ma vie sexuelle! Et vous verriez que votre Bataille n’a rien inventé”. Seulement on se rendra compte ici je l’espère d’une vérité profonde qui est que “tout est dans le style” attention je n’ai pas dit “dans les mots” car ce serait contredire la stricte discrimination entre Verbe Intérieur ou Pensée et Verbe extérieur ou langage , discrimination opérée par Brunschvicg pas très loin de l’époque où Bataille rencontrait si souvent Simone Weil, était en train de se séparer de sa femme Sylvia l’actrice qui tourna dans “Partie de campagne” de Jean Renoir en 1936 (en 1938 elle se mettra à vivre avec Lacan mais ne divorcera légalement de Bataille qu’en 1946 et n’épousera Lacan qu’au début des années 50)….”tout est dans le style” signifie tout est la façon dont sont agencés les mots, les propositions , et finalement dans la Pensée qui est mise en avant par une grande œuvre et celle ci, contrairement à ce qu’affirmait Bataille lui même en 1957, en est une, tout au moins le passage que l’on va lire, un sommet de la littérature et de la Pensée…laissez moi rappeler ce qu’en dit Sollers :

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article278

Dieu est mort, c’est entendu (trop vite entendu), mais sa décomposition et sa putréfaction n’en finissent pas de polluer l’histoire. Dieu, en réalité, n’en finit pas de mourir et d’irréaliser la mort. De même que la théologie veut se faire “athéologie”, la philosophie se révèle, à la fin, comme bavardage plus ou moins moral sur fond de dévastation technique. Comment démasquer ce vide ? Par une expérience personnelle, et un récit cru. “La solitude et l’obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j’aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes,

une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit.

“…(bien entendu , là encore , l’émancipé branché, qui ne sait même plus lire à force de lire sa presse vomitive tous les matins en buvant son petit café crème, ricanera..)

…ceci justement pour l’émancipé , le libertin façon “Nouvel Obs” : fume, connard, c’est du Bataille , plus du Sollers, et c’est tiré de la préface de “Madame Edwarda”!

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/07/philippe-sollers-sur-bataille/

Je tiens d’abord à préciser à quel point sont vaines ces affirmations banales, selon lesquelles l’interdit sexuel est un préjugé, dont il est temps de se défaire. La honte, la pudeur, qui accompagnent le sentiment fort du plaisir, ne seraient elles-mêmes que des preuves d’inintelligence. Autant dire que nous devrions faire table rase et revenir au temps — de l’animalité, de la libre dévoration et de l’indifférence aux immondices. Comme si l’humanité entière ne résultait pas de grands et violents mouvements d’horreur suivie d’attrait, auxquels se lient la sensibilité et l’intelligence. Mais sans vouloir rien opposer au rire dont l’indécence est la cause, il nous est loisible de revenir — en partie — sur une vue que le rire seul introduisit.
C’est le rire en effet qui justifie une forme de condamnation déshonorante. Le rire nous engage dans cette voie où le principe d’une interdiction, de décences nécessaires, inévitables, se change en hypocrisie fermée, en incompréhension de ce qui est en jeu. L’extrême licence liée à la plaisanterie s’accompagne d’un refus de prendre au sérieux — j’entends : au tragique — la vérité de l’érotisme.

et , toujours de Bataille dans la préface de “Madame Edwarda”:

Le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement atterrant, qui n’est pas réservé à l’extase sexuelle, que les mystiques de différentes religions, qu’avant tout les mystiques chrétiens ont connu de la même façon. L’être nous est donné dans un dépassement intolérable de l’être, non moins intolérable que la mort. Et puisque, dans la mort, en même temps qu’il nous est donné, il nous est retiré, nous devons le chercher dans le sentiment de la mort, dans ces moments intolérables où il nous semble que nous mourons, parce que l’être en nous n’est plus là que par excès, quand la plénitude de l’horreur et celle de la joie coïncident.
Même la pensée (la réflexion) ne s’achève en nous que dans l’excès. Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l’excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu’il est intolérable de voir, comme, dans l’extase, il est intolérable de jouir ? si nous ne pensons ce qui excède la possibilité de penser… [6] ?

A l’issue de cette réflexion pathétique, qui, dans un cri, s’anéantit elle-même en ce qu’elle sombre dans l’intolérance d’elle-même nous retrouvons Dieu. C’est le sens, c’est l’énormité, de ce livre insensé : ce récit met en jeu dans la plénitude de ses attributs, Dieu lui-même ; et ce Dieu, néanmoins, est une fille publique, en tout pareille aux autres. Mais ce que le mysticisme n’a pu dire (au moment de le dire, il défaillait), l’érotisme le dit : Dieu n’est rien s’il n’est pas dépassement de Dieu dans tous les sens ; dans le sens de l’être vulgaire, dans celui de l’horreur et de l’impureté ; à la fin, dans le sens de rien… Nous ne pouvons ajouter au langage impunément le mot qui dépasse les mots, le mot Dieu ; dès l’instant où nous le faisons, ce mot se dépassant lui-même détruit vertigineusement ses limites. Ce qu’il est ne recule devant rien, il est partout où il est impossible de l’attendre : lui-même est une énormité. Quiconque en a le plus petit soupçon, se tait aussitôt. Ou, cherchant l’issue, et sachant qu’il s’enferre, il cherche en lui ce qui, pouvant l’anéantir, le rend semblable à rien [7].
Dans cette inénarrable voie où nous engage le plus incongru de tous les livres, il se peut cependant que nous fassions quelques découvertes encore.
Par exemple, au hasard, celle du bonheur…
La joie se trouverait justement dans la perspective de la mort (ainsi est-elle masquée sous l’aspect de son contraire, la tristesse).
Je ne suis en rien porté à penser que l’essentiel en ce monde est la volupté. L’homme n’est pas limité à l’organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne son secret [8]. Puisque la jouissance dépend de la perspective délétère ouverte à l’esprit, il est probable que nous tricherons et que nous tenterons d’accéder à la joie tout en nous approchant le moins possible de l’horreur. Les images qui excitent le désir ou provoquent le spasme final sont extraordinairement louches, équivoques : si c’est l’horreur, si c’est la mort qu’elles ont en vue, c’est toujours d’une manière sournoise. Même dans la perspective de Sade, la mort est détournée sur l’autre, et l’autre est tout d’abord une expression délicieuse de la vie. Le domaine de l’érotisme est voué sans échappatoire à la ruse. L’objet qui provoque le mouvement d’Eros se donne pour autre qu’il n’est. Si bien qu’en matière d’érotisme, ce sont les ascètes qui ont raison. Les ascètes disent de la beauté qu’elle est le piège du diable : la beauté seule, en effet, rend tolérable un besoin de désordre, de violence et d’indignité qui est la racine de l’amour. Je ne puis examiner ici le détail de délires dont les formes se multiplient et dont l’amour pur nous fait connaître sournoisement le plus violent, qui porte aux limites de la mort l’excès aveugle de la vie. Sans doute la condamnation ascétique est grossière, elle est lâche, elle est cruelle, mais elle s’accorde, au tremblement sans lequel nous nous éloignons de la vérité de la nuit. Il n’est pas de raison de donner à l’amour sexuel une éminence que seule a la vie tout entière, mais si nous ne portions la lumière au point même où la nuit tombe, comment nous saurions-nous, comme nous le sommes, faits de la projection de l’être dans l’horreur ? s’il sombre dans le vide nauséeux qu’à tout prix il devait fuir… ?

Rien, assurément, n’est plus redoutable ! A quel point les images de l’enfer aux porches des églises devraient nous sembler dérisoires ! L’enfer est l’idée faible que Dieu nous donne volontairement de lui-même ! Mais à l’échelle de la perte illimitée, nous retrouvons le triomphe de l’être — auquel il ne manqua jamais que de s’accorder au mouvement qui le veut périssable. L’être s’invite lui-même à la terrible danse, dont la syncope est le rythme danseur, et que nous devons prendre comme elle est, sachant seulement l’horreur à laquelle elle s’accorde. Si le cœur nous manque, il n’est rien de plus suppliciant. Et jamais le moment suppliciant ne manquera : comment, s’il nous manquait, le surmonter ? Mais l’être ouvert — à la mort, au supplice, à la joie — sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia perdu dans le silence sans fin .”

Ces dernières lignes sont de Bataille, en 1956, non de Sollers..encore ceci de Bataille, notez ça dans un coin de votre tête car c’est extrêmement important , et explique à peu près tout sur la tragédie des religions qui ont manqué leur véritable visée en chutant du ciel en terre, du plan spirituel au plan vital, cela explique donc la tragédie que nous avons vécu en 1940-45 et celle que nous vivons actuellement et allons vivre dans les prochaines années, voire décennies:

La mort est ce qu’il y a de plus terrible et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force » – HEGEL.
L’auteur de Madame Edwarda [5] a lui-même attiré l’attention sur la gravité de son livre. Néanmoins, il me semble bon d’insister, en raison de légèreté avec laquelle il est d’usage de traiter les écrits dont la vie sexuelle est le thème. Non que j’aie l’espoir — ou l’intention d’y rien changer. Mais je demande au lecteur de ma préface de réfléchir un court instant sur l’attitude traditionnelle à l’égard du plaisir (qui, dans le jeu des sexes, atteint la folle intensité) et de la douleur (que la mort apaise, il est vrai, mais que d’abord elle porte au pire). Un ensemble de conditions nous conduit à nous faire de l’homme (de l’humanité), une image également éloignée du plaisir extrême et de l’extrême douleur : les interdits les plus communs frappent les uns la vie sexuelle et les autres la mort, si bien que l’une et l’autre ont formé un domaine sacré, qui relève de la religion. Le plus pénible commença lorsque les interdits touchant les circonstances de la disparition de l’être reçurent seuls un aspect grave et que ceux qui touchaient les circonstances de l’apparition — toute l’activité génétique ont été pris à la légère. Je ne songe pas à protester contre la tendance profonde du grand nombre : elle est l’expression du destin qui voulut l’homme riant de ses organes reproducteurs. Mais ce rire, qui accuse l’opposition du plaisir et de la douleur (la douleur et la mort sont dignes de respect, tandis que le plaisir est dérisoire, désigné au mépris), en marque aussi la parenté fondamentale. Le rire n’est plus respectueux, mais c’est le signe de l’horreur. Le rire est l’attitude de compromis qu’adopte l’homme en présence d’un aspect qui répugne, quand cet aspect ne paraît pas grave. Aussi bien l’érotisme envisagé gravement, tragiquement, représente un entier renversement

Il existe dans “La montagne magique” de Thomas Mann un chapitre , au début, où Hans Castorp, encore enfant , est mis en présence de la mort pour la première fois , devant le cadavre de son grand père : une dualité de la Mort se grave alors pour toujours en son esprit (pour l’éternité de l’hermétisme, c’est à dire l’ appréhension-pensée , souvent recouverte de symboles mythiques et de proférations poétiques) , il ne sait pas encore ce qu’est l’Eros qui lui apparaîtra au sanatorium de Davos sous la forme d’un “songe d’amour” hermétique et alchimique lors de la rencontre avec Clawdia Chauchat…
La Mort lui apparaît d’une part comme Auguste, vénérable, digne du respect dû au Sacré , mais aussi sous un second aspect qui se rapproche de l’aspect grotesque et bouffon généralement réservé au sexe : car le cadavre du grand père commence à se décomposer et le jeune enfant est frappé par une certaine odeur et certains bruits organiques (organique, un mot tellement proche d’orgiaque et organes )qui semblent émaner de ce cadavre.. Mais Bataille a raison de remarquer que la porte donnant accès au plan vital est double : entrée par à naissance conditionnée par l’acte sexuel, sortie par la mort. Et il a raison de s’étonner de cette énigme :pourquoi ce double traitement réservé depuis toujoursaux deux aspects : gravité respectueuse face à la mort, rire devant la nudité des organes de la reproduction. Cet article étant déjà long, je ne vais pas m’éterniser. Mais il me semble que ce double traitement réservé depuis toujours par l’humanité au grave (rappelons que cela veut dire lourd, comme dans le mot gravité qui désigne l’attait des corps ayant une masse dans la gravitation) et à Thanatos, et au risible ou peu sérieux Eros (manquant de gravité donc léger ?) ce double traitement donc à sans doute à voir avec la superstition millénaire faisant croire à un destin individuel de l’âme “après la mort” . L’Anthroposophie de Rudolf Steiner se pose la même question et en conclut que l’entité humaine préexiste à la naissance physique, et continue “apres la mort” dans ce que Steiner appelle le “monde spirituel” et qui est ce que j’appelle dans ce blog le “plan spirituel” mais ce ne saurait être le “séjour” des âmes “avant la naissance” ou “après la mort” car l’âme ne peut pas être une substance détachée du cours de la durée et le mot “âme” en grec à la même racine psyché que psychique, or le spirituel n’est rien de psychique, René Guénon a suffisamment insisté là dessus, tout en disant beaucoup de sottises sur la “science occidentale” qu’il méprisait mais était incapable de comprendre. Reste que les humains ont toujours eu un obscur pressentiment du plan spirituel , qu’ils ont transformé en idolâtrie du “post mortem” avant que le passage de la ligne du cartésianisme et de la naissance de la science moderne ne leur permette de s’en faire une conception plus exacte.
Avant de recopier ce passage extraordinaire situé à la fin du “jour des morts” revenons à Sollers qui dit ceci , fort justement:

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article278

En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s’explique très clairement : “Le verbe vivre n’est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l’on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n’est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu’à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d’en-bas….

Cette dépense systématique, mettant en oeuvre une “part maudite”, ouvre un ciel imprévu, “une souveraineté”. A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L’absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C’est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n’est réellement mis à nu, c’est l’ennui conventionnel et déprimé obligatoire.”

On comprendra mieux après avoir lu le passage que je vais retranscrire religieusement ce qu’est ce “ciel d’en bas” , le mot “Souveraineté” qui est fondamental chez Bataille me plait, même si je l’ai remplacé ici par “autonomie” opposée à “hétéronomie” : j’oppose, et ceci est une thèse forte, l’autonomie de l’Esprit à la “Souveraineté de l’être ” , c’est la seule façon que j’ai trouvée pour me mettre à l’abri du Gestell et de la dévastation technique dont parle Sollers

Le livre commence par une scène scandaleuse de Troppmann en compagnie de son “amie” (appelons cela comme ça ) Dirty-Dorothea dans un bouge de Londres (où Dirty ivre montre son sexe écartelé à tout le monde), voir cet ancien article :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/07/09/le-bleu-du-ciel-1935-dirty-dorothea/

Ce sont ces deux personnages, Troppmann et Dorothea, qui vont découvrir le “ciel d’en bas” en faisant l’amour au dessus des tombes, un “ciel” constellé des petites lampes qui dans la nuit signalent les tombes où il y a un cadavre . Mais je tire de l’article précédent ces lignes fort claires:

Or, dit Bataille (et tous ses romans le prouvent), il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort. “Ce qui apparaît à travers la fente c’est le bleu du ciel dont la profondeur “impossible” nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort.

Et je prie qu’on les garde en mémoire, ce que nous appelons ici “Ouvert” ou ”

fente

” est la dualité ou l’Abime qui marque la Distance, la Tension essentielle entre l’Idée et le monde des corps (ou plan vital) :

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/a-propos-de-ce-blog-plan-vital-et-plan-spirituel-dans-leur-dualite-qui-est-louvert/

Donc Dirty montrant sa fente écartée à tous les hommes vulgaires du bouge de Londres commet un “attentat à la pudeur” si l’on veut, mais un geste rituel, cultuel, cérémoniel : elle les élève symboliquement en Esprit, ces participants au Culte de la nouvelle Vierge Mère de Dieu, à la compréhension de ce qu’est la Fente , c’est à dire le Sens même de l’Univers et du Réel-Un qui est Dieu , et à travers la Fente, dit profondément Sollers :

Ce qui apparaît à travers la fente c’est le bleu du ciel dont la profondeur “impossible” nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort.

Apres cet épisode à Londres , Troppmann retourne à Paris, laissant en Angleterre Dirty ainsi qu’Edith, sa femme, à Brighton.
A Paris il rencontre souvent Lazare (Simone Weil ) “sans l’ombre d’un attrait sexuel”, et se lamente en pleurant dans le fond des taxis sur “Dirty perdue” tout en se faisant des reproches par rapport à sa femme qui s’inquiète pour lui et l’appelle souvent de Brighton.

Il mène la vie d’un “idiot qui s’alcoolise et qui pleure” allant de cabarets en bars et bordels, ne trouvant comme moyen d’échapper au sentiment d’être un déchet oublié” que “de boire alcool sur alcool” dans la préface de Madame Edwarda , qui figure en bas de cette page:

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article278

Bataille dira :

“Mais l’être ouvert — à la mort, au supplice, à la joie — sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia perdu dans le silence sans fin ”

Et ailleurs il dit :

Ma vie n’a de sens qu’à la condition que j’en manque

A Paris il a aussi comme amie Xénie, une petite conne bourgeoise à qui il verse “tout le vin rouge qu’elle peut boire” puis lui enfonce une fourchette à l’intérieur de la cuisse, avant de boire là sang qui coule de sa bouche, à même la cuisse. Tous ces personnages : Dirty, Troppmann, Lazare et Xénie vont se retrouver à Barcelone pendant la guerre civile. Troppmann fait venir Xénie parce qu’il a peur de se retrouver seul avec Lazare (Simone Weil a réellement pris part à la guerre d’Espagne):
En me réveillant la panique me prit, à l’idée de me retrouver devant Lazare. Je me suis habillé rapidement pour aller télégraphier à Xénie de venir me rejoindre à Barcelone ;pourquoi avais-je quitté Paris sans coucher avec elle? Je l’avais supportée, assez mal, tout le temps que j’étais malade, pourtant, une femme qu’on n’aime guère est plus supportable si l’on fait l’amour avec elle. J’en avais assez de faire l’amour avec des prostituées

Si Bataille avait écrit cela de nos jours, il n’aurait pas échappé au peloton d’exécution , fût ce lors d’une de ces émissions telles “on n’est pas couchés” qui ont remplacé les “Apostrophes” de jadis ou à la rigueur à une attaque des FEMEN ….Donc Troppmann se retrouve à Barcelone avec son ami Michel, Lazare, Xénie et il attend l’arrivée de Dirty dans un avion:

“J’étais dans l’état d’un chien tirant sur la laisse. Je ne voyais rien. Enfermé dans le temps, dans l’instant, dans la pulsation du sang, je souffrais de la même façon qu’un homme qu’on vient de lier pour le tuer , qui cherche à casser la corde. Je n’attendais plus rien d’heureux, de ce que j’attendais je ne pouvais plus rien savoir, l’existence de Dorothea était trop violente. Peut instants avant l’arrivée de l’avion, tout espoir écarté, je devins calme. J’attendais Dirty, j’attendais Dorothea de la même façon qu’on attend la mort. Le mourant, soudainement, le sait : tout est fini. Cependant, ce qui va survenir, quelques instants plus tard, est la seule chose au monde qui importe! J’étais devenu calme, mais l’avion, volant bas, arriva brusquement . Je me précipitai : je ne vis pas, d’abord, Dorothea. Elle était derrière un grand vieillard. Je n’étais pas sûr, en premier lieu, que ce soit elle. Je m’approchai : elle avait le visage maigre d’une malade. Elle était sans forces, il fallut l’aider à descendre…”

Début du “jour des morts”

“Dorothea était arrivée le 5. Le 6 octobre, à dix heures du soir j’étais assis près d’elle : elle m’expliqua ce qu’elle avait fait dans Vienne , apres m’avoir quitté .
Elle était entrée dans une église.
Il n’y avait personne, et d’abord, elle s’était agenouillée sur les dalles, ensuite elle s’était mise à plat ventre , elle avait étendu les bras en croix. Cela n’avait pour elle aucun sens. Elle n’avait pas prié. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait fait cela, mais apres un temps, plusieurs coups de tonnerre l’avaient ébranlée. Elle s’était relevée et , sortie de l’église, elle était partie en courant sous la pluie d’averse…”
S’ensuivent un certain nombre de péripéties, au milieu des fusillades de la guerre civile. Xénie jalouse, supporte mal la présence de Dirty , qui, de manière provocante, suggère à Troppmann de la laisser entrer dans leur chambre (sans doute à t’elle en tête une séance d’amour à trois). Xénie , que Troppmann a jetée à terre pour la faire partir, devient folle furieuse et part retrouver Michel, qui est amoureux d’elle. Mais elle revient le lendemain avec Lazare , pour apprendre à Troppmann que son ami Michel est mort : Xénie dépitée a été odieuse avec lui et il est allé se faire tuer dans la rue, par les troupes franquistes. Troppmann ne sait plus quoi faire, mais c’est alors que la présence rassurante de Lazare , qui se propose de s’occuper de Xénie, calme le jeu ;

“Je restai en Espagne avec Dorothea jusqu’à la fin du mois d’octobre. Xénie rentra en France avec Lazare. Dorothea allait mieux de jour en jour : elle sortait au soleil dans l’après midi avec moi (nous étions allés nous installer dans un village de pêcheurs )
A la fin d’octobre nous n’avions plus d’argent . Ni l’un ni l’autre. Dorothea devait rentrer en Allemagne. Je devais l’accompagner jusqu’à Francfort.”

Apres cela débute la scène du cimetière à Trèves, qui se déroule le premier novembre :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Trèves_(Allemagne)

Mais comme je veux terminer sur les lignes mêmes de Bataille, qui ne peuvent être suivies que par le silence de la méditation et du Verbe Internel, et qui évoquent la découverte du “ciel imprévu d’en bas” , c’est à dire selon notre terminologie du ciel de l’Idée chu en terre du plan vital (et de la mort) , je voudrais replacer cet événement (avant tout littéraire ) dans une sorte de perspective en rapport avec les recherches entreprises ici. Perspective littéraire d’abord, celle de la dernière page de “L’arrêt de mort” de Maurice Blanchot récit retraçant des événements survenus à Paris en 1938:

http://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/larret_de_mort

Le narrateur évoque des événements qui lui sont arrivés en 1938 en lien étroit avec quatre jeunes femmes J., Collette, Simone et Nathalie. Ces éléments autobiographiques sont, pour l’écrivain, l’occasion d’une réflexion philosophique sur la mort. Les extraits ont été empruntés au récit de J. , jeune fille atteinte de maladie mortelle qui réussit à survivre à de nombreuses crises. J. revient-elle à la vie après la toute dernière crise, rapportée par le narrateur? Celui-ci intervient -il directement. dans le récit seulement ou intervient-il dans la réalité elle-même? Pièges pour le lecteur?
Après avoir vu son médecin, je lui avais dit: «Il vous donne encore un mois? – Eh bien, je vais dire cela à la reine-mère; elle qui ne me croit jamais malade.» Je ne sais si elle aurait voulu vivre ou mourir. Depuis quelques mois, la maladie contre laquelle elle luttait depuis dix.ans, lui faisait une vie chaque jour plus étroite, et toute la violence dont elle était capable lui servait maintenant à maudire et la maladie et la vie. Quelque temps plus tôt, elle songea sérieusement à se donner la mort. Moi-même, un soir, je lui avais conseillé ce parti.

Ce même soir, après m’avoir écouté, ne pouvant parler à cause de son peu de souffle, mais se tenant à sa table comme une personne bien portante, elle écrivit quelques lignes qu’elle voulut garder secrètes. Ces lignes, je finis par les obtenir d’elle et je les ai encore. Ce sont quelques mots de recommandation, par lesquels elle prie sa famille de simplifier le plus possible la cérémonie des obsèqnes et surtout interdit à qui que ce soit de venir jamais sur sa tombe; elle fait aussi un petit legs à l’une
de ses amies, A., belle-sœur d’une danseuse assez renommée.

De moi nulle mention. Je compris avec quelle amertume elle m’avait vu consentir à son suicide. Ce consentement, en effet peu justifiable, était même perfide, car, à y bien réfléchir, comme je l’ai fait depuis, il venait obscurément de cette pensée que jamais la maladie n’aurait raison d’elle. Elle luttait trop. Normalernent, elle aurait dû être morte depuis longtemps. Mais, non seulement elle n’était pas morte, elle avait continué à vivre, à aimer, à rire, à courir par la ville comme quelqu’un que la maladie ne pouvait atteindre.

[…]

Je la vois encore à sa table, écrivant silencieusement ces mots définitifs et, d’ailleurs, étranges. Ce minuscule testament, à la mesure de son existence sans bien, déjà dépossédée, cette dernière pensée d’où j’étais exclu, me touchait infiniment. J’y reconnaissais sa violence, sa discrétion; je la voyais libre, jusqu’à la dernière seconde, de lutter même contre moi.

[…]

Je conservais donc ce papier pour ces raisons, et aussi pour les quelques mots étranges qu’il contenait. Le suicide disparut de ses pensées. La maladie ne lui laissait plus de répit.

[…]

Pendant que les crises succédaient aux crises – mais de coma plus de trace ni d’aucun symptôme mortel -, au milieu de la plus grande impatience, et comme les autres étaient absentes, sa main qui se crispait sur la mienne subitement se maîtrisa et me pressa avec toute l’affection et toute la tendresse qu’elle pouvait. En même temps, elle me sourit d’une manière naturelle et même avec amusement. Tout de suite après, elle me dit d’une voix basse et rapide: «Vite une piqûre» (Elle n’en avait, depuis la nuit, jamais réclamé) Je pris une grosse seringue, j’y réunis deux doses de morphine et deux doses de pantopon, ce qui faisait quatre doses de stupéfiants. Le liquide fut assez lent à pénétrer, mais, voyant ce que je faisais, elle resta très calme. Elle ne bougea plus à aucun moment. Deux ou trois minutes plus tard, son pouls se dérégla, il frappa un coup violent, s’arrêta, puis se remit à battre lourdement pour s’arrêter à nouveau, cela plusieurs fois, enfin il devint extrêmement rapide et minuscule, et «s’éparpilla comme du sable».

Je n’ai aucun moyen d’en écrire davantage. Je pourrais ajouter que, pendant ces instants, J. continua à me regarder avec le même regard affectueux et consentant et que ce regard dure encore, mais ce n’est malheureusement pas sûr. De tout le reste, je ne veux rien dire. […] Moi-même, je ne vois rien d’important dans le fait que cette jeune fille qui était morte, à mon appel revint à la vie. mais je vois un prodige qui me confond dans sa vaillance, dans son énergie, qui fut assez forte pour rendre la mort stérile aussi longtemps qu’elle le voulut. Il faut que ceci soit entendu: je n’ai rien raconté d’extraordinaire ni même de surprenant. L’extraordinaire commence au moment où je m’arrête. Mais je ne suis plus maître d’en parler.”

Ce n’est pas la dernière page de Blanchot dont j’ai parlé plus haut : celle ci fait allusion à une “voix ou plutôt à une force-de-pensée ” qui accompagnera désormais pour toujours le narrateur et qu’il aime plus que tout, Cette dernière page de “L’arrêt de mort” il faudra bien que je la recopie ici et que j’en prenne si possible la mesure sans mesure, car il s’agit là aussi d’un Sommet de la Pensée et de la littérature universelles…En attendant , j’en copie ici les dernières lignes, que je prie que l’on garde en tête en lisant le passage du “bleu du ciel” qui suivra après:

Qui peut dire : ceci est arrivé , parce que les événements l’ont permis? Ceci s’est passé parce que, à un certain moment, les faits sont devenus trompeurs et ont autorisé la vérité à s’emparer d’eux ? Moi même, je n’ai pas été le messager malheureux d’une pensée plus forte que moi, ni son jouet ni sa victime, car cette pensée si elle m’a vaincu, n’a vaincu que par moi et finalement elle a toujours été à ma mesure, je l’ai aimée et je n’ai aimée qu’elle et tout ce qui est arrivé, je l’ai voulu, et n’ayant eu de regard que pour elle, où qu’elle ait été et où que j’aie pu être, dans l’absence,dans le malheur, dans la fatalité des choses mortes, dans la nécessité des choses vivantes, dans la fatigue du travail, dans ces visages nés de ma curiosité , dans mes paroles fausses, dans mes serments menteurs, dans le silence et dans la nuit, je lui ai donné toute ma force et elle m’a donné toute la sienne, de sorte que cette force trop grande, incapable d’être ruinée par rien, nous voue peut être à un malheur sans mesure, mais, si cela est, ce malheur je le prends sur moi et je m’en réjouis sans mesure, et à elle je dis éternellement :” Viens” et éternellement elle est là

Qu’est ce qui peut suivre un tel sommet ? Seule la descente dans l’Abîme le peut et le passage qui va suivre de Bataille est une telle descente dans l’Abîme tendu entre Ciel et Terre( ou ciel de l’Idée et ciel d’en bas) , comme on va le voir, menant la conscience à l’ouverture du “ciel d’en bas”. Mais je voudrais auparavant ouvrir comme je l’ai annoncé plus haut une seconde perspective , c’est un blasphème ou une profanation littéraire, soit, seulement je n’ai pas d’excuses à présenter ni d’autorisation à demander, et à qui d’ailleurs? À Hermès ou bien à Hécate ? Je ne demande plus rien à personne moi, et comme je l’ai déjà précisé, c’est ici mon espace personnel où rien ni personne ne peut s’arroger le droit de me limiter, meme pas Dieu ou bien “l’espace littéraire”, surtout pas eux!

La seconde perspective que j’entends ouvrir n’est pas littéraire, elle concerne aussi l’année 1938, la même époque en grossie le bleu du ciel de Bataille ou que “Raison et religion” de Brrunschvicg, ou que l’arrêt de mort de Blanchot (qui a toutefois été écrit dix ans plus tard, en 1948) voir ce qu’en dit ce satané Sollers :

http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article674

Ce second événement date du 17 décembre 1938 et concerne la première fission du noyau d’uranium à Berlin:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fission_nucléaire

Une découverte capitale qui était déjà prévu dans les travaux théoriques de Fermi et à laquelle a pris part, sous la direction d’Otto Hahn, la physicienne autrichienne Lise Meitner: qui, se trouvant être juive, a dû quitter l’Allemagne et son laboratoire dès juillet 1938 :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Lise_Meitner

Pourquoi est ce que je fais le lien avec ce second événement ?

Parce que je le peux!

J’ai les moyens théoriques de comprendre ce qui se passe là ( dans le laboratoire de Berlin je veux dire, pas dans le cimetière de Trèves) et j’ai en l’esprit de développer une seconde suite de travaux (qui ne sera quand même pas une réaction en chaîne) allant de l’événement de 1938 au “Projet Manhattan” et au bombardement sur Hiroshima le 6 août 1945 et sur Nagasaki le 9 août , des événements qui , au lieu d’ouvrir un “ciel imprévu d’en bas” introduisent l’humanité , Oppenheimer , Von Neumann ( qui a peut être inspiré à Kubrick son docteur Folamour) et Richard Feynman aidant, à une période de ténèbres où ne luit plus aucune étoile , même pas celles des petites lampes du cimetière de Trèves. Pas la peine de rappeler je pense que la fission est une division, le contraire d’une union ( sexuelle par exemple) , puisqu’on nous parle tellement ces derniers jours de nécessaire unité #TousUnisContreLaHaine.. Ou contre l’Amour?
Mais comme dit le personnage de Dostoievski :

Assez! Je ne veux plus faire entendre ma voix souterraine

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Le jour des morts:

” nous sommes arrivés à Trèves un dimanche matin (le premier novembre)
Nous devions attendre l’ouverture des banques, le lendemain. L’après midi , le temps était pluvieux mais nous ne pouvions nous enfermer à l’hôtel. Nous avons marché à travers la campagne, jusqu’à une hauteur qui surplombe la Moselle. Il faisait froid , la pluie commençait de tomber. Dorothea avait un manteau de voyage en drap gris. Elle avait les cheveux décoiffés par le vent, elle était humide de pluie. A la sortie de la ville, nous demandames à un petit bourgeois à grandes moustaches, en petit melon, de nous montrer notre chemin. Avec une gentillesse déconcertante, il prit Dorothea par la main. Il nous mena jusqu’au carrefour où nous pouvions nous retrouver.Il s’éloigna pour nous sourire en se retournant. Dorothea le regarda elle meme avec un sourire désenchanté. Faute d’avoir écouté ce que disait le petit homme, un peu plus loin, nous nous sommes trompés. Nous avons dû marcher longtemps, loin de la Moselle, dans des vallées adjacentes. La terre, les pierres des chemins creux et les roches nues étaient rouge vif : il y avait beaucoup de bois, des terres labourées et des prés. Nous avons traversé un bois jauni. La neige commença de tomber. Nous avons croisé un groupe de Hitlerjugend , des enfants de dix à quinze ans, vêtus d’une culotte courte et d’un boléro de velours noir. Ils marchaient vite, ne regardaient personne, et parlaient d’une voix claquante. Il n’était rien qui ne soit triste, affreusement : un grand ciel gris qui se changeait doucement en neige qui tombe. Nous allions vite. Nous dîmes traverser un plateau de terre labourée. Les sillons fraîchement ouverts se multipliaient; au dessus de nous, sans finir, la neige était portée par le vent. Autour de nous, c’était immense. Dorothea et moi, pressant le pas sur une petite route, le visage cinglé par le froid, nous avions perdu le sentiment d’exister.
Nous arrivâmes à un restaurant surmonté d’une tour : à l’intérieur il faisait chaud, mais il y avait une sale lumière de Novembre. Il y avait là de nombreuses familles bourgeoises attablées. Dorothea , les lèvres pâles , le visage rougi par le froid, ne disait rien: elle mangeait un gâteau qu’elle aimait. Elle demeurait très belle, pourtant son visage se perdait dans cette lumière, il se perdait dans le gris du ciel. Pour redescendre sans difficulté, nous avons pris le chemin, tres court, tracé en lacets à travers les bois. Il ne neigeait plus ou presque plus. La neige n’avait pas laissé de traces. Nous allions vite, nous glissions où nous trébuchions de temps à autre, et la nuit tombait. Plus bas, dans la pénombre, apparut la ville de Trèves . Elle s’étendait sur l’autre rive de la Moselle, dominée par de grands clochers carrés. Peu à peu dans la nuit, nous cessâmes de voir les clochers. En passant dans une clairière, nous avons vu une maison basse mais vaste, qu abritaient des jardins en tonnelles. Dorothea me parla d’acheter cette maison et de l’habiter avec moi. Il n’y avait plus entre nous qu’un désenchantement hostile. Nous le sentions, nous étions peu de choses l’un pour l’autre, tout au moins dès l’instant où nous n’étions plus dans l’angoisse . Nous nous hâtions vers une chambre d’hôtel, dans une ville que la veille nous ne connaissions pas. Dans l’ombre il arrivait que nous nous cherchions. Nous nous regardions les yeux dans les yeux : non sans crainte. Nous étions liés l’un à l’autre, mais nous n’avions plus le moindre espoir. A un tournant du chemin, un vide s’ouvrit au dessous de nous. Étrangement, ce vide n’était pas moins illimité, à nos pieds, que le ciel étoilé sur nos têtes. Une multitude de petites lumières, agitées par le vent, menaient dans la nuit une fête silencieuse, inintelligible. Ces étoiles, ces bougies, étaient par centaines en flammes, sur le sol; le sol où s’alignait la foule des tombes illuminées. Je pris Dorothea par le bras. Nous étions fascinés par cet abîme d’étoiles funèbres. Dorothea se rapprocha de moi. Longuement elle m’embrassa dans la bouche. Elle m’enlaça, me serrant violemment : c’était la première fois depuis longtemps qu’elle se déchaînait. Hâtivement nous fîmes dans la terre labourée, hors du chemin, les dix pas que font les amants. Nous étions toujours au dessus des tombes. Dorothea s’ouvrit, je la dénudai jusqu’au sexe. Elle même elle me dénuda. Nous sommes tombés sur le sol meuble et je m’enfonçai dans son corps humide comme une charrue bien manœuvrée s’enfonce dans la terre. La terre, sous ce corps, était ouverte comme une tombe, son ventre s’ouvrit à moi comme une tombe fraîche. Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés . Il faisait froid, mes mains s’enfonçaient dans la terre: je dégrafait Dorothea, je souillai son linge et sa poitrine de la terre fraîche qui s’était collée à mes doigts. Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d’une blancheur lunaire. Nous nous abandonnions de temps à autre, nous laissant aller à trembler de froid: nos corps tremblaient comme deux rangées de dents claquent l’une dans l’autre.
Le vent fit dans un arbre un bruit sauvage. Je dis en bégayant à Dorothea, je bégayais, je parlais sauvagement :
-…mon squelette.. Tu trembles de froid..tu claques des dents…

Je m’étais arrêté je pesais sur elle, sans bouger, je soufflais comme un chien. Soudain j’enlaçai ses reins nus. Je me laissai tomber de tout mon poids. Elle poussa un terrible cri. Je serai les dents de toutes mes forces. A ce moment nous avons glissé sur le sol en pente.
Il y avait plus bas une partie de rocher en surplomb. Si je n’avais , d’un coup de pied, arrêté ce glissement, nous serions tombés dans la nuit; et j’aurais pu croire, émerveillé , que nous tombions dans le vide du ciel”

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One Response to George Bataille : ” le bleu du ciel” (1935): le jour des morts

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